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Mémoire et résistance

Mémoire et résistance

RCF Rennes, le 16 octobre 2023  -  Modifié le 16 octobre 2023
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Au programme aujourd’hui, l’histoire avec son grand H, ou plutôt sa grande hache comme le disait si justement Georges Perec puisque nous vous présentons des ouvrages traitant de la seconde guerre mondiale. Nous avions déjà abordé ce  sujet la saison passée avec des romans coups de coeur comme Enfant de salaud de Sorj Chalandon, sur le procès Klaus Barbie, L’île Haute de Valentine Goby sur un jeune garçon juif caché dans les Alpes ou encore avec la bande dessinée Madeleine Résistante de Jean-David Morvan et Dominique Bertail sur le destin extraordinaire de la résistante Madeleine Riffaud, elle-même scénariste.

Madeleine Résistance (Riffaud, Morvan & Bertail - Dupuis) Madeleine Résistance (Riffaud, Morvan & Bertail - Dupuis)

Le héros du Louvre de Chouraqui et Depredi chez Glénat3

Le héros du Louvre (Chouraqui & Depredi - Glénat)

Babi Maklouf a passé son enfance en Algérie, avant d’embarquer pour le pays de la liberté et des droits de l’homme à la fin des années 30. Fasciné par la France, le jeune homme pose ses valises avec femme et enfants à Paris et trouve bientôt un emploi pour le moins surprenant : gardien de nuit au musée du Louvre ! Le voilà entouré des plus grands chefs-d’œuvre de l’Histoire et côtoyant Delacroix, De Vinci et autre Géricault ! Mais quand, en juin 1940, l’armée allemande arrive aux portes de Paris, il faut vite mettre à l’abri tous ces tableaux de maîtres au risque de les voir tomber entre les mains de l’envahisseur. Choisi pour être l’un des conducteurs de ces précieux camions, Babi accepte de sauver ce patrimoine inestimable à une condition : que sa famille l’accompagne. Commence alors un périlleux voyage à travers un pays occupé où la peur et la désolation ne sont jamais loin. Déterminé, Babi va faire preuve d’un courage simple et d’un optimisme à toute épreuve pour servir la France à sa manière et protéger sa famille…

Élie Chouraqui, rend un vibrant hommage à son propre grand-père. Le héros du Louvre aborde donc le thème de la résistance, pour l’instant non pas avec des faits d’armes mais par la conservation d’œuvres d’art afin de ne pas laisser l’occupant nazi mettre la main dessus. Et c’est ainsi que Babi Maklouf se retrouve avec toute sa famille à prendre la route, le camion chargé d'œuvres du Louvre. Le premier tome pose les bases de l’histoire et la présentation de la famille nombreuse, la guerre n’arrivant qu’en milieu d’album mais nous avons déjà pu frémir pour la famille lors d’une attaque aérienne et surtout d’une rencontre angoissante avec une troupe de soldats allemands avant de les voir arriver dans le brouillard au château de Chambord, destination que devait atteindre notre gardien de nuit. Au dessin, nous découvrons Letizia Depedri, artiste italienne, qui publie ainsi sa première BD française. Son travail est de qualité, expressif, dynamique, accompagné de couleurs chaleureuses, le résultat est très plaisant, même si certains personnages se ressemblent un peu et que l’on peut se perdre un peu dans les différentes temporalités, où un jeu de teintes de couleurs différentes auraient pu aider le lecteur à situer plus facilement le lieu et la temporalité du récit. Le tome 2 est paru en septembre, l’histoire débute tout de suite là où s’est arrêté le tome 1. Nous suivons toujours avec intérêt la famille Maklouf protégeant les chefs-d’œuvre du Louvre ainsi que la fille aînée retournée à Paris pour retrouver son amoureux alors que les nazis ont investi la capitale. Le seul reproche que l’on pourrait faire à cette suite est une petite baisse de régime sur le plan du dessin qui est moins fin que le précédent mais rien qui ne gâche la lecture de la série. 

Le héros du Louvre (Chouraqui & Depredi - Glénat)


Les Zazous, Tome 2 de Rubio et Danide chez Glénat 3

Paris, 1942. Depuis que Frankie a infiltré les Zazous pour le compte de la police, il n’est plus le même, au milieu de ces jeunes rebelles qui cultivent leur look avec aplomb. Qu’ils soient danseurs, musiciens ou étudiants, ils refusent la morosité d’un Paris occupé et ont fait du swing un hymne à la liberté. Mais dans un contexte de guerre, l’étau autour de la capitale se resserre dangereusement. La montée de l’antisémitisme bouleverse la vie de cette jeunesse jazz et la divise. Paulette est la première à voir ses rêves brisés quand l’université ferme ses portes aux Juifs. Désormais, comme tant d’autres, elle devra porter une étoile jaune…  Alors que la violence s’accroît dans les rues et qu’un nouveau groupe de jeunes d'extrême droite s'est formé contre les Zazous, le pire est à venir. Le gouvernement français commence à arrêter femmes et enfants. Paris n’est plus une fête et les Zazous n’auront d’autre choix que de prendre les armes.  Face à la barbarie, Frankie fera tout pour sauver ses amis... La terreur fait place aux jours d’insouciance dans ce deuxième tome qui revient sur un moment sombre de notre Histoire : la rafle du Vél’ d’Hiv’

Les Zazous (Rubio & Danide - Glénat)

Dans cette nouvelle trilogie historique, découvrez des êtres humains fascinants qui, pour lutter contre la barbarie, ont choisi la légèreté et le divertissement… Et nos jeunes héros en auront bien besoin dans ce climat terrible, le deuxième volume des Zazous débute en effet à Berlin en 1942 avec la réunion de Wannsee qui voit les dignitaires nazis se rassembler pour mettre au point la solution finale à la question juive ! Autant vous dire que la légèreté du premier volume disparaît bel et bien dans cette suite avec les premières lois anti-juive et même celles votées contre les Zazous et leur mode de vie insouciant et extravagant… Les événements deviennent de plus en plus durs avec en point d’orgue la rafle du Vel d’Hiv durant l’été 1942.  Nous respirons quelque peu au milieu de ses tragédies, car le scénariste Salva Rubio y mêle habilement les sentiments amoureux de nos adolescents zazous. Au dessin, Danide continue sa partition exemplaire avec son trait semi-réaliste,  où l’on ressent la tradition de l’école espagnole, pas très loin des Roger ou Guarnido, dessinateur de Jazz Maynard ou Blacksad. Même si les planches sont souvent constituées de gros plans de visages, laissant peu de place aux décors, ces derniers restent tout de même bien réalisés. La mise en page est dynamique et le mouvement bien représenté : pour une BD évoquant le swing du jazz, il fallait bien ça. Reste des couvertures, peut-être un peu trop chargées, qui ne donnent pas forcément envie d’ouvrir l’album…


Coup de coeur roman  5
Le bureau d'éclaircissement des destins de Gaëlle Nohant chez Grasset 

Le bureau d'éclaircissement des destins (Nohant - Grasset)

 

Au cœur de l’Allemagne, l’International Tracing Service est le plus grand centre de documentation sur les persécutions nazies. La jeune Irène y trouve un emploi en 1990 et se découvre une vocation pour le travail d’investigation. Méticuleuse, obsessionnelle, elle se laisse happer par ses dossiers, au regret de son fils qu’elle élève seule depuis son divorce d’avec son mari allemand. 
A l'automne 2016, Irène se voit confier une mission inédite : restituer les milliers d’objets dont le centre a hérité à la libération des camps. Un Pierrot de tissu terni, un médaillon, un mouchoir brodé… Chaque objet, même modeste, renferme ses secrets. Il faut retrouver la trace de son propriétaire déporté, afin de remettre à ses descendants le souvenir de leur parent. Au fil de ses enquêtes, Irène se heurte aux mystères du Centre et à son propre passé. Cherchant les disparus, elle rencontre ses contemporains qui la bouleversent et la guident, de Varsovie à Paris et Berlin, en passant par Thessalonique ou l’Argentine. Au bout du chemin, comment les vivants recevront-ils ces objets hantés ?

Dans ce roman, l’autrice nous emmène au sein de l’International Tracing Service, centre de documentation dédié à la persécution nazie en général et la Shoah en particulier. Irène, notre narratrice et héroïne est française et y trouve un emploi un peu au hasard en 1990 alors qu’elle vient de s’installer au coeur de l’allemagne avec son futur ex-mari et père de son enfant. Au fur à mesure des années et des rencontres, notamment celle d'Eva, sa toute première collègue, qui lui fit confiance, la formera et dont Irène découvrira qu’elle est elle-même rescapée des camps de concentration, notre héroïne se découvre une vocation pour le travail d'investigation. Passionnée par ses recherches qui lui semblent pourtant malheureusement infinies, elle se laisse happer par son travail qui, avec, son fils Hanno qu’elle élève désormais seule, semble une de ses seules raisons d’être. A l’automne 2016, Irène se voit confier une nouvelle mission : restituer les milliers d’objets dont le centre a hérité à la libération des camps. Chaque objet, même modeste, renferme ses secrets. Il faut donc retrouver la trace de son propriétaire, afin de remettre aux descendants le souvenir de leurs parents, proches ou éloignés, puisque la guerre on le sait a disséminé des familles entières.

Commence ici le début d’une longue et fastidieuse mission : la recherche d’indices à travers photos, lettres et carnets… Irène se plonge dans l’histoire de ces objets et imagine alors la vie qu'étaient celles de leurs propriétaires avant de se retrouver en camp de concentration. Si l’archiviste cherche sans relâche leur identité, elle cherche surtout à savoir à qui rendre ces souvenirs d’une époque que certains préfèreraient oublier… Car oui, même plus d’un demi siècle après la seconde guerre mondiale, le souvenir du IIIème Reich et des crimes commis par les nazis hantent toujours l’Allemagne. Et si certains ont, pendant de nombreuses années suivant la libération, brûlé et détruit de nombreuses archives, d’autres ne souhaitent tout simplement pas y être relié, même et surtout, par un lien de parenté. Et c’est le cas d’un des fils d’un enfant adopté illégalement après que sa mère fut envoyé en camp et dont Irene a fini par retrouver la trace. Mais son empathie, sa patience et surtout sa persévérance réussiront à maintenir le lien, pourtant ténu, qui l’attache à son histoire.

Le bureau d’éclaircissement des destins est un livre magnifique à mettre entre toutes les mains : s’il nous rappelle l’horreur et la tyrannie subies lors de la Shoah, il nous offre aussi une lumineuse héroïne, qui malgré l’enfer qu’elle découvre chaque jour dans ses dossiers, tente, des années après, de réparer les blessures et surtout, de faire vérité. Sorti au tout début de l’année aux éditions Grasset, il s’agit du cinquième roman de Gaelle Nohant et il a rencontré large succès public et critique amplement mérité.


Coup de coeur BD  5
Madeleine Résistance, T2, L'édredon rouge de Riffaud, Morvan et Bertail
chez Dupuis 

Introduite dans une cellule de Résistance, Madeleine - nom de code « Rainer » - se forme aux tactiques d'action et de discrétion... Avec ses compagnons, dont Picpus, amoureux comme elle de poésie, la jeune femme va nous faire vivre le quotidien de la Résistance avec une précision documentaire jamais atteinte, narrant aussi bien la rencontre avec les camarades du célèbre groupe Manouchian, la joie des victoires que le drame des pertes humaines...

Madeleine Résistante (Riffaud, Morvan & Bertail - Dupuis)

Madeleine Riffaud, née en 1924, est une ancienne résistante à la vie remarquable qui continue le récit de ses aventures avec le concours de Jean-David Morvan au scénario et Dominique Bertail aux images. Dans le précédent tome, on l’avait déjà découverte en enfant révoltée, puis isolée pour soigner la tuberculose. On l’avait déjà vu subir une terrible agression par un milicien. Ici, en fin d’album, on la voit arrêtée et torturée après le meurtre d’un officier nazi, geste qu’elle regrette, car dit elle, c’est l’uniforme qu’elle visait. Malheureusement, il y a toujours un homme dedans.

Nous n’osons donc imaginer la terrible suite à venir mais sommes déjà impressionné, et le mot est faible, par le courage et l’héroïsme de cette femme qui nous livre des bribes de sa vie mais aussi de ses réflexions sur cette période plus d’un demi siècle plus tard. Mais avant cela, nous vivons à ses côtés, aux côtés de « Rainer » son nom de code de résistante, d’après Rainer Maria Rilke, un poète et écrivain autrichien. Ici, elle se forme aux tactiques d'action et de discrétion... Avec ses compagnons, dont Picpus, amoureux comme elle de poésie, la jeune femme va nous faire vivre le quotidien de la Résistance avec une précision documentaire incroyable, narrant aussi bien la rencontre avec les camarades du célèbre groupe Manouchian et la joie des victoires que le drame des pertes humaines… car c’est là que le récit touche véritablement, on sait que tout est vrai, ou presque, et dans ces pages revivent éternellement pour quelques instants ses camarades, ses amis qu’elle a cotoyé durant ces terribles années de fin d’adolescence. Car, on le rappelle, elle a peine 18 ans quand elle rejoint la résistance et même pas encore 20 ans, quand après la mort d’un de ces camarades, et après avoir appris le massacre d’Oradour-sur-Glane où elle passait de nombreuses vacances étant enfant, elle prend sur elle d’avoir du sang sur les mains et fait acte de vengeance en tuant un officier nazi.

Jean-David Morvan et Madeleine Riffaud, nous livrent aussi et surtout les pensées de la jeune fille de l’époque : nous avons sa voix à nos côtés pour nous accompagner tout au long de cette lecture, nous sommes donc à hauteur d’adolescente (avec sa vision d'aujourd'hui) en pleine guerre et c’est tout simplement bouleversant de le lire. On y voit des inconnus qui ont le courage de l’aider comme cette personne âgée la cachant sous son édredon ou au contraire des ennemis de la résistance comme, quand lors de son arrestation, son professeur de l’école des sages-femmes détaille auprès de la Gestapo son action de distribution de tracts révolutionnaires alors qu’il aurait pu, comme d’autres, dire tout simplement qu’il ne se rappelait pas d’elle. Des anecdotes d’autant plus émouvantes que le travail du dessinateur Dominique Bertail est incroyable de justesse. 

Madeleine Résistante (Riffaud, Morvan & Bertail - Dupuis)

Le dessinateur continue de restituer parfaitement les émotions de notre adolescente rebelle, et les jeux de regards sont extrêmement importants dans cette bande dessinée. L’illustrateur poursuit son utilisation de monochrome bleu, pas d’autres couleurs que ces nuances bleutées, que nous appellerons dorénavant "Bleu Madeleine". Il ne s’autorise qu’une touche de rouge pour la couleur de la fameuse affiche rouge, cette affiche de propagande allemande placardée massivement en France dans le contexte de la condamnation à mort de 23 résistants dont 10 sont représentés sur l'affiche. Dominique Bertail dégage par ses couleurs une véritable atmosphère qui se marie à merveille au propos. Ici, le propos est encore plus sombre que dans le premier volume, et j’ai l’impression que le bleu suit le récit et se noircit également. Un récit qui reste découpé en différents chapitres, qui mettent en scène les moments marquants de ses premières actions dures dans la résistance, chaque chapitre étant illustré d’un portrait de celle-ci et souvent accompagné d’un poème écrit par Madeleine Riffaud, car oui, notre résistante est aussi poétesse. Dominique Bertail restitue parfaitement les émotions de ses personnages mais nous propose également des cadrages de grande qualité, revisitant à merveille les différentes rue de Paris. La mise en scène aussi reste remarquable, lors de scènes comme la mort de son ami Picpus, extrêmement juste, digne et touchante. Ou encore les 2 dernières cases qui ferment l’album sur le visage torturé de Madeleine, où l’on reste sans voix, la gorge serrée, dans l’attente insoutenable de découvrir la suite… 

Madeleine Résistante (Riffaud, Morvan & Bertail - Dupuis)

 


Programmation musicale :

Je suis swing, Johnny Hess (1938)
L'affiche rouge, Léo Ferré (Les chansons d'Aragon, 1961)

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