Fête des mères : l'enfantement peut-il être vu comme une expérience émancipatrice ?
Dans les années 60, 70, le mouvement féministe a permis de penser la condition des femmes. Mais il n’a pas osé s’aventurer jusqu’à concevoir l’enfantement autrement que comme un asservissement. Alors que les rôles des pères et des mères s'inventent et se réinventent, l'enfantement peut-il être vu comme une expérience émancipatrice ?
Nous sommes à une époque de recomposition des rôles : "C’est l’occasion de redécouvrir à la fois le rapport à l’enfant et le rapport de couple" ©UnsplashUne nouvelle figure de père est en train d’émerger, mais une figure qui reste à inventer. Il semble en effet qu'il "n’y ait pas de modèle" pour les jeunes papas du XXIe siècle, qui "partent de zéro". C'est le constat que dresse la journaliste de La Croix, Emmanuelle Lucas, auteure en 2022 de l'enquête "Discours féministe, éco-anxiété, bien-être… Quand l’époque bouscule la maternité". Si la maternité est perçue différemment par les femmes, depuis une dizaine d’années, pour les pères aussi, les choses changent. Et si cette période, où l'on invente et réinvente les rôles des pères et des mères, était le bon moment pour tenter de sortir des rapports de domination entre hommes et femmes ? Bien souvent en effet, ceux-ci se jouaient autour de l'éducation.
La révolution du féminisme
"Les femmes réinvestissent, se réapproprient aujourd’hui leur maternité, peut-être plus que leurs mères, et cela induit un changement chez les hommes", observe Clarisse Picard. Philosophe, spécialiste des philosophies de l’enfantement et de la naissance, elle est l’auteure de "Philosophie de l’enfantement - Cinq méditations" (éd. Classique Garnier, 2022).
Pendant longtemps, rappelle Clarisse Picard, "les femmes étaient soumises à la reproduction de l’espèce, elles n’avaient pas le choix, les choses allaient de soi, on ne les interrogeait pas, donc on ne les pensait pas". Dans les années 60, 70, le mouvement féministe a permis, selon la philosophe, de "mettre en valeur le fait que la domination des femmes par les hommes trouvait son fondement dans l’expérience de l’enfantement".
Penser l'enfantement autrement que comme un asservissement
Si le féminisme a permis de penser la condition des femmes, il n’a cependant pas osé s’aventurer jusqu’à concevoir l’enfantement autrement que comme un asservissement. Ainsi, notre société actuelle n’a pas de discours sur la maternité. Comme l’a écrit Julia Kristeva : "La sécularisation est la seule civilisation qui n’a pas de discours sur la maternité" (dans "Cet incroyable de besoin de croire", éd. Bayard, 2007).
Les discours religieux sur la maternité font-ils encore sens aujourd’hui ? Même au sein de l’Église catholique, le sujet est clivant - on se souvient des débats soulevés par l’encyclique de Paul VI, Humanae Vitae en 1968. Comme le dit Bruno Saintôt, "l’encyclique Humanae Vitae est un véritable traumatisme parmi les catholiques".
Par conséquent, nous sommes aujourd’hui devant une situation paradoxale où on n’a jamais eu autant d’informations et de connaissances scientifiques sur la maternité. Mais où, d’un point de vue philosophique, "l’enfantement n’a jamais pu être pensé pour lui-même". "La philosophie n’a jamais parlé de l’expérience concrète des femmes de donner naissance à un enfant, constate Clarisse Picard, les femmes d’aujourd’hui manquent de repères pour penser le sens de l’enfantement, le sens de leur expérience pour elles et dans une perspective féministe."
C’est à partir de l’expérience de l’enfantement que peuvent s’opérer des transformations profondes dans la société
L'enfantement, une expérience "initiatique"
La maternité peut-elle être une source d’épanouissement ? Clarisse Picard plaide pour un féminisme qui "valorise la maternité sans l’idéaliser". Pour elle, tout l’enjeu est de parvenir aujourd’hui à concevoir l’enfantement à la fois comme une expérience "émancipatrice pour les femmes" et à la fois comme "une expérience anthropologique majeure pour notre civilisation". Pour elle, "c’est à partir de l’expérience de l’enfantement que peuvent s’opérer des transformations profondes dans la société".
Et si on partait de ce qui se joue intimement chez une femme qui enfante ? "Une femme qui accouche est dans un état de très grande fragilité émotionnelle et affective, expose Clarisse Picard, elle est remise en contact avec ce tréfonds de notre humanité, à la fois primitif et archaïque. Elle est reconnectée à ce qu’il y a de plus sensoriel, de plus affectif dans nos émotions. À la fois, c’est ce qu’il la rend disponible et attentive au besoin de son enfant, mais ce qui s’opère chez elle est une profonde transformation psychologique."
L’enfantement est une manière d’advenir à soi "par l’autre que l’on met au monde qui vient de soi", analyse le Père Bruno Saintôt, directeur du département d’éthique biomédicale aux Facultés Loyola Paris. Il y a là comme une expérience "initiatique". Plus largement, l’enfantement nous enseigne la place de l’autre dans nos vies : l’autre qui nous aide à parvenir à ce que nous sommes au plus profond de nous. Ce faisant, l’enfantement ne transforme pas seulement la mère, mais aussi le père. Et si on le considère comme "une expérience paradigmatique", il peut transformer notre tissu social.
L'apport du christianisme pour aujourd'hui
En proposant une nouvelle vision de l’enfantement, notre société pourrait sortir des rapports de domination des femmes par les hommes. Françoise Héritier a en effet montré comment les hommes ont tenté de contrôler ce "privilège" qu’ont les femmes d’enfanter. Un rapport de domination qui n’est autre que le patriarcat. Or, nous sommes à une époque de recomposition des rôles : "C’est l’occasion de redécouvrir à la fois le rapport à l’enfant et le rapport de couple", considère Bruno Saintôt.
Justement, "le christianisme a des choses à dire sur le lien". Pour lui, "l’originalité profonde" de la pensée chrétienne est "de ne pas définir le couple à partir de l’enfant". Là où un lien de domination entre hommes et femmes s’est joué autour de l’enfant, le christianisme rappelle que "ce n’est pas l’enfant qui fait le lien, c’est l’alliance entre les conjoints". Ce que Bruno Saintôt enseigne aux couples qu’il prépare au mariage.


La bioéthique en podcast. PMA, GPA, tri embryonnaire mais aussi euthanasie, soins palliatifs... de ses tous débuts à son extrême fin, la vie ne cesse d’être interrogée. Une émission qui décrypte toutes les questions éthiques que posent les avancées de la science et de la loi.
Un podcast en partenariat avec les Facultés Loyola Paris.




