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RCF Les Enfants du jour J : Bernard Duval, la vie d’un résistant caennais déporté

Les Enfants du jour J : Bernard Duval, la vie d’un résistant caennais déporté

Un article rédigé par Julie Urvoy, pour le magazine municipal Caen Mag - RCF Calvados-Manche, le 28 mai 2024  -  Modifié le 29 mai 2024
Les Enfants du jour J [Épisode 6] Bernard Duval, un enfant de la Résistance à Caen 1/2

Nombreux sont ceux qui ont déjà croisé la route de Bernard Duval. Pendant plus de 20 ans, le résistant et ancien déporté caennais a souhaité témoigner des horreurs de la guerre et des camps de concentration. Modeste, l’homme de 98 ans souligne qu’il « ne fait que raconter sa vie ». Une vie marquée par la Seconde Guerre mondiale, son entrée dans la Résistance à Caen et sa déportation.

 

© RCF Calvados-Manche / Alice Létondot © RCF Calvados-Manche / Alice Létondot

À l'occasion du 80e anniversaire de la libération, la ville de Caen nous a permis de rencontrer Bernard Duval, résistant caennais et déporté. Il témoigne de son adolescence pendant la guerre depuis plus de vingt ans.

Premier acte de résistance 

L’engagement de Bernard Duval prend racine dans l’histoire familiale. « Je fais partie d’une génération élevée dans le souvenir de la guerre 1914-1918. Mon père, ancien poilu, a été grièvement blessé par des éclats d’obus. » Alors, quand 20 ans plus tard, l’armée allemande arrive à Caen, le jeune Bernard ne peut l’accepter. Avec quelques amis du quartier Saint-Julien – il réside rue du Magasin-à-Poudre –, il s’oppose à la présence allemande dès juin 1940. « On s’attaquait à leur propagande en déchirant les affiches. » Confortée par l’appel du général De Gaulle, la bande réalise même sa propre propagande, qu’elle diffuse épisodiquement. En parallèle, Bernard poursuit son apprentissage en menuiserie. Après deux ans de formation, il trouve un poste d’ouvrier chez les Établissements Doré en septembre 1941. « L’entreprise était réquisitionnée par l’occupant. Il y avait eu beaucoup d’arrestations. » Le jeune homme de 16 ans doit travailler à la construction de portes en bois pour les cellules de la Maison d’arrêt de Caen. 

Envoyé sur place pour procéder à l’installation, il croise le regard d’un détenu. « C’était André Michel, un peintre-décorateur que je connaissais bien ! ». Discrètement sollicité, par le biais d’un autre prisonnier, Bernard Duval accepte de sortir clandestinement deux lettres malgré les risques encourus s’il se fait prendre lors des fouilles menées par les sentinelles allemandes. « Je les avais cachées à l’arrière de mes chaussettes. On était en hiver, il faisait froid mais je transpirais à grosses gouttes ! Cela aurait pu me trahir. » Il réussit finalement à porter les missives… et revient même avec une réponse. C’est là le premier acte de résistance de Bernard Duval car, sans le savoir, il vient d’aider le chef local du réseau de résistance Hector. 

Arrestation et départ vers les camps 

Enrôlé par son ami Bernard Boulot, le jeune homme rejoint le réseau d’obédience communiste du Front national début 1942. Ensemble, ils sont chargés d’espionner les travaux de construction et de fortification entre Asnelles et Ouistreham. « Nous nous déplacions à vélo, sous prétexte d’aller chercher de la nourriture auprès des fermiers du coin. » 

Le stratagème fonctionne jusqu’en mars 1944. Attrapé et torturé, l’un des membres du réseau passe aux aveux et le dénonce. « J’ai été le dernier arrêté. Deux officiers français sont venus chez moi. Ma mère a tout de suite compris et m’a dit de filer par le jardin. Mais je ne voulais pas la laisser aux mains de la Gestapo. » Bernard Duval est conduit rue des Jacobins, au siège de la Gestapo. Il y est torturé par un officier allemand, Albert, qui lui inflige de nombreux sévices corporels avant de lui promettre qu’il « sera fusillé ». « Je ne pouvais plus marcher, je ne sais pas comment j’ai fait pour descendre l’escalier. » Le résistant est envoyé à la Maison d’arrêt de Caen où, ironie du sort, il est incarcéré derrière l’une des portes qu’il a contribué à installer. Au cours de sa détention, le jeune homme reçoit la visite d’un aumônier de la Wehrmacht, venu le confesser. « J’ai vécu un choc psychique très fort », se souvient-il. « Je savais qu’on emmenait les condamnés vers 5h du matin… je n’ai pas dormi de la nuit. » Pourtant, personne ne vient et il ne saura jamais pourquoi il échappe à la mort. Le 20 mai, Bernard Duval fait partie du dernier convoi à quitter la Maison d’arrêt de Caen, quelques jours seulement avant le Débarquement. Paradoxalement, ce départ vers les camps de concentration lui sauve la vie : les prisonniers restants sont fusillés le 6 juin 1944.  

 

Le témoignage que nous apportons, c’est une promesse tenue. On parle à titre posthume  pour ceux qui ne sont pas revenus. Ce sont eux qui, à travers ma voix, racontent ce qu’ils ont souffert.

 

Conduits à la gare de Caen, les 28 détenus sont attachés deux par deux. « Le hasard a voulu que Bernard (Boulot) et moi soyons enchaînés ensemble ». Ils prennent la direction du camp de Compiègne, où ils restent une dizaine de jours. « Le 4 juin au matin, on nous a rassemblés. Nous étions 2000 détenus. » Conduits dans une gare de marchandises, les prisonniers prennent place dans des wagons à bestiaux. « C’était en juin, il faisait très chaud. Le trajet a duré trois jours et demi, sans boire ni manger », se remémore Bernard. « Il y a eu des morts, des gens sont devenus fous… c’est terrible, la soif. » Le train arrive enfin en Allemagne, au camp de Neuengamme. Les survivants sont répartis en deux files - « les SS disaient "à droite" ou "à gauche". On ne sait pas ce que sont devenus ceux de la colonne de droite. » - puis déshabillés, rasés et menés sous des pommeaux de douche. « C’était une eau bienfaitrice après tout ce temps sans boire. Elle était sale mais on ne pouvait pas se retenir. » Bernard intègre le Bloc 12, un bloc de quarantaine prévu pour 200 déportés et qui en accueillera 400. Il y passe un mois avant d’être envoyé au camp de Sachsenhausen, où il restera près d’un an. 

Résister toujours 

À quoi doit-il sa survie ? « La chance, tranche-t-il. J’ai toujours pensé que c’était quelque chose qu’il fallait avoir près de soi. Parfois, c’était très tangent… » Comme cette fois où un kapo le frappe avec une pelle – « si elle était tombée sur le côté tranchant, j’étais mort » - ou cette autre, lorsque tabassé par un kapo, il s’évanouit et ne doit son salut qu’à l’intervention d’un « Meister » civil, sorte de contremaître, qui le relève et parvient à le réanimer juste à temps avant le retour de son agresseur. « Un déporté qui ne se relevait pas était un déporté condamné. » Pourtant, même affaibli et sévèrement dénutri, Bernard ne cesse de résister. « Je devais confectionner une couronne dentée pour les boîtes de vitesse des chars Panthère. C’était une aberration ! Ils nous faisaient travailler sur les armes qui allaient être utilisées contre ceux qu’on espérait voir nous libérer ! » Alors le prisonnier sabote son travail, lorsqu’il le peut, en desserrant sa pièce pour la faire ripper. « C’était la peine de mort si cela se savait… mais ils ne l’ont jamais détecté ! » sourit-il avec un clin d’œil malicieux. 

Les libérateurs russes

La présence de Bernard Boulot, son « frère de misère », également transféré dans le même camp que lui – un nouveau coup de chance – l’aide à tenir. Ensemble, ils assistent au départ des Allemands le 25 avril 1945. Une première brèche dans le mur d’enceinte du camp permet aux déportés affamés de se ruer sur un silo de betteraves rouges crues situé dans un bâtiment agricole à proximité. « Ce n’était pas très recommandé mais on avait tellement faim… on ne pouvait pas résister. » Les combats faisant rage, les deux amis décident de revenir au camp pour la nuit. Le lendemain, les Russes prennent le lieu. « Avec les autres déportés, nous nous sommes précipités vers eux et nous les avons soulevés, malgré nos peu de forces ». Libres, Bernard et six camarades prennent la direction de la France, aidés d’une boussole et d’un réveil. Le trajet du retour sera long. Malgré leur faiblesse physique – Bernard Duval avait perdu 20 kg, son ami Bernard Boulot n’en pesait plus que 35 –, le groupe parvient à parcourir 140 km à pied : « nous étions tellement faibles, on faisait des pauses et on mangeait ce que l’on trouvait dans les champs, les fermes… Je savais traire, alors on buvait le lait. » C’est sur la route qu’ils apprennent la fin de la guerre, le 8 mai 1945. 

© RCF Calvados - Une jeunesse volée - récit d'un jeune déporté en 1944

 

Le retour à Caen dans une ville dévastée 

Désinfectés – « on était couverts de puces, parasites, insectes… » – puis rapatriés en France par les Alliés, les deux Caennais découvrent les avis de recherche réalisés par leurs familles. « C’était un grand soulagement. Nous avions appris pour le Débarquement dès le 6 juin 1944, mais n’avions eu aucune information depuis. Nous étions très inquiets, je ne savais pas ce qu’étaient devenus mes parents. » Les amis peuvent enfin envoyer un télégramme à leurs proches. Ils passent une nuit au Lutetia, hôtel parisien réquisitionné par l’armée française pour accueillir les déportés. « On nous a conduits dans une chambre capitonnée, avec des draps blancs. Nous n’avons pas osé les salir, on a dormi sur la descente de lit ! » Le chemin des deux amis se sépare le 5 juin 1945, lorsque Bernard Boulot reste chez un oncle à Paris tandis que Bernard Duval prend le train pour Caen. « J’aurais voulu rentrer avec mon copain. D’autant que la première personne que j’ai vue était son père, qui travaillait à la SNCF. Il était déçu de ne pas le voir. » C’est l’heure des retrouvailles tant attendues avec sa famille : « de tels instants d’émotion ne peuvent s’exprimer, ils se vivent intensément, les regards perlés de larmes. » Il faudra plus de six mois à Bernard pour récupérer un minimum de santé, grâce aux bons soins de sa mère et au suivi d’un médecin. 

 

Caen aussi a bien changé. « C’était une ville martyrisée. Nous étions en juin 1945, les gravats étaient encore en train d’être déblayés. » Il se souvient de trois bâtiments encore debout rue Saint-Jean : la boutique Devred, la charcuterie Poupinet et l’église. « Je me suis presque perdu ! » La maison de ses parents a été détruite, ils ont trouvé refuge à Mondeville. La vie reprend son cours mais Bernard « se souvient de tout. Je vois encore leurs visages… ». 

 

À l’aune du 80e anniversaire de la Libération de Caen, il continue inlassablement son travail de passeur de mémoire « en souvenir d’une époque où il était difficile de survivre et en mémoire de ceux d’entre nous, hélas si nombreux, qui n’ont pas eu la chance de sortir vivants de cet enfer nazi. »

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Les Enfants du jour J ©RCF Basse-Normandie
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
Les Enfants du jour J

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