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60 ans des accords d'Évian : les mémoires sont-elles réconciliables ?
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60 ans des accords d'Évian : les mémoires sont-elles réconciliables ?

Un article rédigé par Baptiste Madinier - RCF, le 18 mars 2022  -  Modifié le 18 mars 2022
Le dossier de la rédaction 60 ans des accords d'Évian : les mémoires sont-elles réconciliables ?

60 ans après les accords d’Évian, les plaies de la guerre d’Algérie ne semblent pas complètement refermées. Les huit ans de conflit ont accouché de récits multiples tissés au fil du temps. Chaque protagoniste de la guerre d’Algérie à sa mémoire des événements. Ces mémoires plurielles semblent parfois irréconciliables, aidées par des décennies de tabous et de silence. Cela fait plusieurs années que l’historien s'est emparé de cette question mémorielle. Il a été rejoint par le politique durant le dernier quinquennat. 

Drapeau de l'Algérie. ©Unsplash Drapeau de l'Algérie. ©Unsplash

C’est une scène au symbole fort. Le 13 septembre 2018, Emmanuel Macron est dans le petit appartement de Josette Audin en Seine-Saint-Denis. Le chef de l’État est venu demander pardon à la veuve de Maurice Audin, le jeune mathématicien français, soupçonné de liens avec le FLN, qui a été arrêté et tué pendant la bataille d’Alger en 1957. Ce jour de septembre 2018, le président a reconnu que Maurice Audin avait été torturé et assassiné par l’armée française. Mais cette reconnaissance dépasse le cas Audin, car l’Élysée admet que sa mort résulte du fait “du système institué en Algérie par la France”. Le mot système est un tournant, car il induit la mise en place de la torture pendant la guerre d’Algérie. “La fin d’un mensonge d’État” réagit l'historienne Raphaëlle Branche. Certains comparent cette déclaration à celle du Vel d’hiv de Jacques Chirac en 1995.

"Polyphonie des mémoires”

 

Il a donc fallu attendre 2018, pourtant, cela fait 60 ans qu’une délégation du Gouvernement provisoire de la République algérienne, le GPRA et que les représentants de l’État français, dirigé alors par Général De Gaulle, ont signé les fameux accords d’Évian. Ils conduisent le lendemain, le 19 mars 1962, à un cessez-le-feu en Algérie puis à deux référendums, le premier en métropole en avril 62 qui approuve à 90% les accords, le second en Algérie en juillet qui ouvre la voie à l’indépendance du pays. Pourtant 60 ans après, à l’heure des commémorations, les mémoires sont loin d’être apaisées sur ce conflit.

 

Le président tente d’équilibrer sa politique mémorielle

 

Le nœud du problème, c’est qu’il n’y a pas qu’une seule mémoire de la guerre d’Algérie, mais plusieurs récits hétérogènes portés par différents protagonistes. Et au sein même de ces groupes, le mémoire n’est pas un bloc monolithique. “L’historien Benjamin Stora parle de polyphonie des mémoires” rappelle l’historien Tramor Quemeneur, spécialiste de la guerre d’Algérie. “Parmi les groupes porteurs de mémoire, on retrouve les appelés du contingent, 1,5 millions de personnes qu’on entend peu aujourd’hui, c’est une forme de mémoire du silence. Il y a aussi le million de Pieds-noirs, qui portent une mémoire différente que celle des appelés. Les Algériens ont également leurs mémoires avec le Front de Libérations Algérien (FLN) et le MNA, le Mouvement National Algérien de Messali Hadj. Enfin, il y a bien sur la mémoire des harkis.”

 

Les communautés sont donc nombreuses et au cours de son quinquennat, Emmanuel Macron a multiplié les symboles. Outre Maurice Audin, il a reconnu la culpabilité de l’armée française dans la torture et l’assassinat du héros nationaliste algérien Ali Boumendjel.

 

En janvier 2022, c’est aux rapatriés de l'Algérie, les Pieds-noirs, qu'il s’est adressé en reconnaissant la responsabilité de la France dans la fusillade de la rue d’Isly à Alger en mars 1962. L’armée avait alors tiré sur des partisans de l’Algérie française qui manifestaient.

 

 

Autre geste en février dernier : le chef de l’Etat a rendu hommage aux neuf morts de la manifestation anti-OAS de la rue de Charonne à Paris en février 1962. Ce sont principalement des communistes qui avaient été victimes. Enfin, en septembre 2021, Emmanuel Macron avait demandé “pardon” aux harkis. « Aux combattants abandonnés, à leurs familles qui ont subi les camps, la prison, le déni, je demande pardon, nous n’oublierons pas » a-t-il déclaré. Un acte fort qui a été assez largement salué par la communauté harki en France.

 

 

On le voit, le chef de l’Etat a tendu la main à plusieurs groupes portant des récits de la guerre d’Algérie. Une forme “d’en même temps” mémoriel qui montre bien la ligne de crête sur laquelle marche l’État français. “On parle de politique des petits pas, mais en les multipliant ça fait des pas-de-géant” affirme Tramor Quemeneur. “Je pense que le président tente d’équilibrer sa politique mémorielle” ajoute Eric Savarèse, professeur de science politique à l’université de Montpellier, chercheur au Centre d’études politiques et sociales (CEPEL). Il a travaillé sur les questions post-coloniales et de politiques mémorielles.

Politiques mémorielles

 

“Ce sont des questions qui ont eu du mal à évoluer" explique Tramor Quemeneur. “Aujourd’hui, nous sommes près de deux générations après la guerre d’Algérie et nous assistons à une dédramatisation de cette question. Les petits-enfants qui sont aussi porteurs de ces mémoires sont plus ouverts et prennent ces récits avec davantage de distance. Cela ouvre des fenêtres de dialogue et de rapprochement via ses jeunesses”. Tramor Quemeneur défend la vision de mémoires qui ne sont pas figés mais qui, au contraire, peuvent évoluer dans le temps.

 

En Algérie, le récit historique est monopolisé à des fins politiques

 

Ces questions mémorielles sont aussi présentes de l’autre côté de la méditerranée. Au sein même des indépendantistes, il y a plusieurs courants entre le FLN et le MNA. La différence, c’est qu’en Algérie, le pouvoir politique s’est construit sur le récit de la guerre d’Algérie. “ Le récit historique est monopolisé à des fins politiques” assure Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève. “Les autorités algériennes se réclament toujours d’une légitimité historique, même si la génération FLN est sur le départ. La nature même de ce système politique n’a pas permis de faire avancer le travail des historiens, de faire émerger plusieurs points de vue, il n’a pas poussé les chercheurs à enquêter et à faire un travail de terrain. Les archives ne sont toujours pas publiques. Nous avons donc un récit national utilisé par le pouvoir”.

 

L’Algérie a donc aussi un travail mémoriel et il ne faut pas croire que cette question disparaît à travers les générations. “La jeunesse est concernée, car la guerre d’Algérie est une histoire familiale” témoigne Hasni Abidi. Seulement, elle ne s'empare pas du sujet de la même manière que les autorités. “Elle pense que l’indépendance a été volée après l’indépendance et que le pouvoir post-colonial algérien n’a pas tenu ses promesses pour construire un État pluriel et ouvert”.

Réconciliation mémorielle ? 

 

Cela ne vous aura pas échappé, la question des mémoires de la guerre d’Algérie est une question très politique. Elle va jusqu’à influer sur les relations actuelles des deux pays. Beaucoup d'observateurs comme Hasni Abidi plaident donc pour une dépolitisation de cette question. “Si on reste focalisé sur la question de la mémoire plurielle et qu’on essaye de dépasser cette guerre des mémoires, nous n'avancerons pas. Si on laisse ce dossier aux historiens au lieu de le politiser, il avancera tout seul” prédit-il. “Depuis quelques années, on parle d’un devoir de mémoire, mais pour moi l’essentiel, c’est qu’il y a ait un devoir d’histoire” abonde Eric Savarèse.

 

Le président Macron recevant la rapport de l'historien Benjamin Stora sur la colonisation et la guerre d'Algérie, à l'Élysée, le 20 janvier 2021/ CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP

 

Ce “devoir d’histoire” passe bien sûr par l’enseignement de la guerre d’Algérie et de ces mémoires, qui existe aujourd’hui. Il peut aussi prendre la forme d’un musée de l’historien franco-algérienne. “Sur le long terme, ce débat s’adresse à la jeunesse de notre société. La question, c’est le vivre-ensemble autour de cette histoire commune et la façon de faire société sur cette histoire”. Un endroit pour que chacun puisse rencontrer la mémoire de l’autre.

 

C’était un projet qui était dans les cartons jusqu’en 2014 avant d’être abandonné. Mais cette idée de musée pourrait être relancée à Montpellier. Elle faisait notamment partie des 22 préconisations avancées par l’historien Benjamin Stora dans son rapport rendu à Emmanuel Macron début 2021. “C’est extrêmement important que ce lieu puisse se faire” exhorte Tramor Quemeneur. “Ce lieu pourrait d’ailleurs dépasser le seul cadre muséal pour devenir un lieu de savoir et de réflexion afin de développer encore la recherche sur la colonisation et la guerre d’Algérie. J’appelle cela de tous mes vœux" conclut l’historien. 
 

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