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Boris Tavernier ou l'alimentation vecteur de justice sociale et de fraternité
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Boris Tavernier ou l'alimentation vecteur de justice sociale et de fraternité

Un article rédigé par Anne Kerléo - RCF, le 26 mars 2024  -  Modifié le 26 mars 2024
Commune Conversion Boris Tavernier ou l'alimentation vecteur de justice sociale et de fraternité

Boris Tavernier croit que l’alimentation est un puissant vecteur de changement. Depuis 20 ans il s’emploie à le prouver, notamment à travers l’association VRAC (Vers un réseau d'achat en commun) qu’il a fondée en 2013 et qui qui permet aux habitants des quartiers populaires de s'inscrire dans un mode de consommation durable et responsable. Dans l'émission Je pense donc j'agis sur RCF, il témoigne au micro d'Anne Kerléo de son engagement et de la joie qu'il lui procure. 

Boris Tavernier © RCF Lyon Boris Tavernier © RCF Lyon

L'histoire de Boris Tavernier est celle d'un enfant du Pas-de-Calais, qui a grandi dans une petite ville de 4000 habitants, dans "une famille très populaire", auprès d'une mère couturière et d'un père qui a longtemps travaillé à l'usine avant de devenir employé communal. Aujourd'hui, cette petite ville a disparu. La désindustrialisation... Le jeune garçon a grandi et se souvient avec nostalgie "d'une ville qui vivait bien, avec beaucoup de commerces, d'activité. Que des enfants de prolos... mais on ne se rendait pas compte qu'il y avait des inégalités, parce qu'on était tous logés à la même enseigne". Aujourd'hui, là-bas, dans la ville de son enfance, le taux de pauvreté est de 35%, il n'y a plus de commerces. "On peut retrouver ça dans toutes les campagnes françaises" soupire-t-il. 

Un bar pour soutenir l'agriculture paysanne

Désormais, et depuis plus de 20 ans, lui vit à des centaines de kilomètres du Pas-de-Calais. Il est parti au début des années 2000 : "précarité, isolement, peu de chance de trouver du travail" explique-t-il. Il a alors deux amis à Lyon, qui veulent monter un bar et l'invitent à participer au projet. Ils évoluent dans le milieu altermondialiste et croient "qu'un autre monde est possible", comme on le scande à l'époque.  Ils montent une première association : Contresens. Et Boris Tavernier raconte : "on commence à faire à manger sur des événements et avec l'argent qu'on gagne, on se dit qu'on va programmer des concerts, faire un peu de culture..." Leur volonté est alors de soutenir l'agriculture paysanne et biologique : leurs fournisseurs sont des paysans, à qui ils achètent en circuit court. Leur bar, "De l'autre côté du Pont", est installé dans le quartier de la Guillotière, qui est à l'époque un quartier populaire. "Il y avait des ouvriers, des étudiants, des SDF, des avocats, des médecins, tout le monde venait chez nous, raconte Boris Tavernier. Et on avait vraiment cette volonté d'être un des bars les moins chers de Lyon, tout en ayant des bons produits".

Si on massifie tous ces petits lieux, au final on peut faire des choses 

Dans ce lieu convivial et festif, le maître mot c'est "cohérence" : ils inventent un endroit qui ressemble à leur idées. La démarche est novatrice et cela se traduit aussi dans la structure juridique du lieu : c'est la "première coopérative en France en circuit court en bar, restau, salle de spectacle". Le lieu semble répondre à une attente, car très vite ça fonctionne. Ce qui fait vivre le lieu c'est la bière : "c'était notre outil de redistribution économique" s'amuse Boris Tavernier. Et la bière permet de financer le reste : expositions, cinéma, concerts, conférences. Et les projets s'enchaînent : en 2007, c'est la naissance de la première AMAP lyonnaise, puis vient l'ouverture de l'épicerie "De l'autre côté de la rue", puis, en 2010, celle du "Court circuit", bar-restaurant coopératif. Autant de manière de changer le monde ? Réponse de Boris Tavernier : "on ne va pas changer LE monde mais on peut changer NOTRE monde et notre monde c'était notre quartier". Et il est convaincu de l'impact de ces initiatives qui ressemblent à d'autres un peu partout : "si on massifie tous ces petits lieux, au final on peut faire des choses". 

VRAC : une alimentation saine et de qualité pour les quartiers populaires

Au fil des années, la Guillotière a changé : le quartier s'est "gentrifié" et est désormais habité par une population plutôt aisée. Boris Tavernier estime y avoir contribué, parce que, via les nouveaux lieux qu'il a contribués à créer, l'image du quartier a changé. Mais pour lui, "le risque ce n'est pas seulement la question du commerce, c'est plus la question du logement et du Airbnb notamment, c'est vraiment ça qui fait que les gens galèrent et son obligés de quitter le quartier où ils vivaient depuis des années. Cette question de logement et d'alimentation est très liée, on a besoin des deux pour vivre et c'est pour ça qu'on a construit VRAC". 

VRAC, c'est un groupement d'achat dont la vocation est de permettre aux habitants des quartiers populaires d'accéder à une alimentation saine et de qualité et de s'inscrire dans un mode de consommation durable et responsable. Né en 2013, VRAC est le fruit de la rencontre de Boris Tavernier, avec Cédric Van Styvendael, alors directeur d'Est métropole habitat, un bailleur social de Villeurbanne et Vaulx-en-velin - aujourd'hui maire de Villeurbanne- et avec Marc Uhry à l'époque responsable Rhône-Alpes de la Fondation Abbé Pierre. Au départ, il y a l'intuition que l'alimentation est un puissant levier de justice sociale et la volonté de permettre aux habitants des quartiers populaires de Lyon et sa banlieue d'accéder à de bons produits sains, tout en permettant à des paysans de vivre de leur travail. 

Banlieues et zones rurales, même combat ? 

Mais à l'époque, avant 2013, Boris Tavernier ne connaît pas la banlieue. Alors il part en exploration dans 3 quartiers : la Duchère dans le 9ème arrondissement de Lyon, le Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin et les Minguettes à Vénissieux. "Il y a d'abord un travail de confiance, raconte-t-il : connaître les associations, aller à l'église, au Foyer protestant, à la mosquée, à la synagogue, discuter avec tout le monde, aller à la sortie de l'école, partout où je pouvais rencontrer des gens". Il participe à des ateliers dans les Centre sociaux, faisait de la couture, de la menuiserie, tissait des liens. Il découvre alors un monde proche de celui d'où il vient : il retrouve "le même isolement, la même précarité économique, y'a pas de travail, la mobilité c'est compliqué, il y a plus de pathologies, c'est tout pareil, sauf la taille des tours qui change". Ce sont les mêmes classes populaires. 

Les habitants pourraient récupérer leur commande en dix minutes et en fait ils restent la journée

Peu à peu il interpelle les personnes qu'il commence à connaître : "vous ne voulez pas qu'on fasse nos courses ensemble ? On aurait des meilleurs produits et puis moins cher". Ses interlocutrices (il rencontre une majorité de femmes) et interlocuteurs semblent intéressés. Alors il organise des séances de dégustation. Et ça fonctionne : la barrière du goût est cassée. Ensuite vient celle du prix. Le choix de VRAC est de vendre tous les produits au prix auquel ils sont achetés aux producteurs. Et c'est parti. Les groupements d'achat se montent. Les commande se font soit en ligne soit dans des permanences physiques : les habitants choisissent les produits et les quantités. "Et une semaine plus tard on va livrer chaque groupement d'achat" explique Boris Tavernier. Ca se passe dans les centres sociaux ou des locaux de bailleurs sociaux. Et ça dure toute la journée. Et les adhérents restent plusieurs heures. "C'est ça que je n'avais pas mesuré, témoigne Boris Tavernier : cette force du lien ou ce besoin de lien social. Les habitants pourraient récupérer leur commande en dix minutes et en fait ils restent la journée". 

Ne pas toujours avoir à prouver qu'on est pauvre

Le projet VRAC est fondé sur la participation des adhérents qui contribuent par exemple à la logistique les jours de livraison. Et le souci de VRAC est d'éviter la stigmatisation : "ne pas devoir toujours prouver que tu es pauvre pour avoir droit à quelque chose" explique Boris Tavernier. Ce qui est le modèle habituel de l'aide alimentaire. A VRAC on considère que, puisque les quartiers où sont implantés les groupements d'achat sont des Quartiers prioritaires de la politique de la ville, il n'est pas nécessaire en plus de montrer patte blanche. donc pas besoin de prouver. 

Les pauvres ne sont pas des fraudeurs

Le fondateur de VRAC démonte au passage quelques clichés sur les personnes touchées par la pauvreté. Sur leur rapport à l'alimentation d'abord : "dans les quartiers c'est pas que la malbouffe, en fait ils ont cette volonté de bien se nourrir et ils s'y connaissent très bien, ils n'ont pas besoin d'être éduqués à mieux manger ou à mieux cuisiner. C'est juste qu'entourés de béton ils n'ont plus accès à ça." Et puis les personnes en situation de pauvreté ne sont pas des profiteurs ou des tricheurs :  "ils sont toujours persuadés qu'il y a pire qu'eux et qu'il faut aider les autres en priorité". Voilà qui revisite les images sur les fraudes à l'aide sociale. Et Boris Tavernier insiste : "50% des personnes qui ont droit à l'aide alimentaire n'y vont pas"

Une nouvelle sécurité sociale pour l'alimentation ? 

Après avoir dû faire ses preuves sans aide des pouvoirs publics, depuis quelques années VRAC bénéficie de plus de soutien et est regardé comme une initiative intéressante. Résultat : VRAC s'exporte, en France et ailleurs. Et depuis 2021, VRAC a l'habilitation aide alimentaire, ce qui offre de nouveaux financements qui on permis de baisser les prix pour faire face à l'inflation. L'association est aussi invitée à participer à la réflexion sur les politiques publiques en matière d'alimentation. C'est pour Boris Tavernier l'occasion de partager ses idées pour réformer le système d'aide alimentaire basé sur le gaspillage et les surplus (il l'explique en détail dans le podcast à écouter). Et de faire avancer le projet de sécurité sociale de l'alimentation porté par un collectif d'associations et expérimenté dans une trentaine de villes et dont le but est de "sanctuariser le budget alimentation". En résumé, il s'agit d'une carte vitale de l'alimentation créditée chaque mois de 150 euros par personne et permettrait d'acheter des produits conventionnés. Une carte pour tous, pas seulement pour les pauvres. Comme la carte de sécurité sociale santé. 

on a la chance de mesurer les résultats de notre action au quotidien, donc ça c'est quand même très positif, sinon tu peux vraiment finir dépressif

Pas de doute, Boris Tavernier n'est pas prêt de s'arrêter de parcourir les quartiers de la Métropole de Lyon et ceux des villes de France... et même de Navarre. Par conviction. Par altruisme. Et aussi parce que cela permet de garder la flamme, l'envie et la joie dans un monde déprimant : "on a la chance de mesurer les résultats de notre action au quotidien, donc ça c'est quand même très positif, sinon tu peux vraiment finir dépressif".

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