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Ecriture inclusive, écriture excluante
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Ecriture inclusive, écriture excluante

Un article rédigé par Bénito Pelegrin - Dialogue RCF (Aix-Marseille),  -  Modifié le 17 juillet 2023

Rêve, dérives ou délires de l’écriture inclusive/excluante : les points sur les i

Image par <a href="https://pixabay.com/fr/users/geralt-9301/?utm_source=link-attribution&amp;utm_medium=referral&amp;utm_campaign=image&amp;utm_content=916665">Gerd Altmann</a> de <a href="https://pixabay.com/fr/?utm_source=link-attribution&amp;utm_medium=referral&amp;utm_campaign=image&amp;utm_content=916665">Pixabay</a> Image par Gerd Altmann de Pixabay

 

Rêve, dérives ou délires de l’écriture inclusive/excluante : les points sur les i

La langue, inégalitaire, donne la préséance au masculin. Pour combattre ce sexisme immémorial, des féministes ont rêvé, prôné « l’écriture inclusive », c’est-à-dire une graphie qui inclurait le signe du féminin aux termes masculins. On a pu lire ainsi dans une programmation culturelle que je ne citerai pas, la distribution, : « avec les danseurs.ses »…Le président de l’une des dernières festivités sudistes, d’avant covid dans la présentation à la presse, devant les officiels épelait pointilleusement, sans nous épargner un seul point, très sérieusement, alors qu’au premier rang, j’étouffais pour ne pas pouffer de rire :  les « artistes invité.e.s », (oui , il réacitait : « é point e point s »), etc. J’ai trouvé aussi : « agriculteur.i.ce.s », « artisan-e-s », « commerçant.e.s », etc

J’ai aussi reçu de pareilles missives ainsi orthographiées de l’université Aix-Marseille. Et voilà que vient de s’y mettre Marseille, s’y soumettre à l’instar d’autres villes prétendues de gauche à en juger par telle page d’une brochure de notre cité :

« professionnels passionnés [on voit bien ici le pluriel masculin bien français qui équivaut à un neutre en genre] par leur métier : chanteu(ses)rs, comédien. ne.s, musicien.ne.s mais aussi technicien.ne.s, costumier.es, couturier.es... » [que deviennent les accents ?]

On rêve de l’entendre dire à haute voix… ou chanté… Mais on cauchemarde à l’idée, sans parler des malheureux dyslexiques, de jeunes scolaires en difficulté de lecture et d’orthographe, de pauvres immigrés tentant de vaincre les difficultés, déjà grandes, de la langue française et affrontés à ces nouveaux pièges pointilleux : le parcours (perdu d’avance) du combattant. Belle réussite généreuse de gauche : l’exclusion langagière par la soi-disant inclusion.

 

Ces graphies sont visibles, en lecture muette mais non lisibles, audibles, à haute voix, malgré les comiques efforts de certains, véritables barrages, digues, contraires au flux, au flot naturel d’une langue coulant de source, le français dont le Père Bouhours disait qu’il va où sa pente le pousse. En effet, comment les prononcer sans les épeler ces désinences insolites ajoutées ? Cela suffit pour en montrer la vanité : jamais cet artifice des bons sentiments et du politiquement correct ne s’imposera.

 

Loi linguistique universelle

 En effet, la loi linguistique universelle est celle du moindre effort, du raccourci. Il n’est nulle langue au monde qui ne rejette tout ce qui en freine, en retarde l’émission. Ainsi, le français, le francien originel, s’est imposé et s’impose par la normalisation des médias (radio, télé) sur la prononciation méridionale parce qu’il condense, raccourcit les mots, autour de l’accent de l’ancien latin, en éludant les e muets que les méridionaux conservons, trace de la quantité des syllabes latines qui avaient des longues et des brèves. Ainsi, Catherine, au sud, quatre syllabes, devient « Cath’rin » au nord, deux syllabes, alors que la diction chantées (Faust de Gounod, sérénade de Méphisto : « Ca-the-ri-ne que d’adore » ), « maintenant », s’entend souvent « main’ant », etc. 

Toute langue fonctionne donc par ce que les linguistes nous appelons apocope, c’est-à-dire, raccourci : on dit kilo et plus kilogramme, auto et plus automobile, ciné pour cinéma et non cinématographe, le resto, la pub, la sécu, la télé, ado, hebdo, info, le prof, le pseudo, les accus, etc. La plupart des surnoms sont des raccourcis : Toinette, Toinou, Frédo, Fred, etc. Alors, ajouter une syllabe, ce codicille (’petite queue’ ironique féminin pour un attribut sexuel du masculin) pour inclure paradoxalement le féminin dans le masculin, relève d’une grande naïveté linguistique. D’autant que, lorsqu’on dit « Bonjour à tous », le tous est si lexicalisé, si désémantisé, qu’il n’a plus du tout de genre, s’adressant à une collectivité (tiens, c’est du féminin !). On voit bien, dans certaines radios que le « Bonjour à toutes, bonjour à tous », qui a fait fureur il y a un moment, commence à régresser, trop long dans une parole informative qui y est si mesurée en temps : les combats féministes sont bien autres et bien encore actuels et ont d’autres urgences, qu’une langue qui évolue avec sa logique, même si elle paraît lente. 

Une langue, organisme vivant de chaque jour, dont la grammaire ne fait que constater l’usage courant, ne s’impose pas par des lois. Le calendrier révolutionnaire, avec ses pourtant si jolis noms de mois, floréal, messidor, thermidor vendémiaire, brumaire, etc, ne s’est jamais imposé. Les tentatives de créer une langue artificielle européenne, le volapük ou l’espéranto sont restées lettre morte de leur propre artifice. 

Alors, pour intégrer le féminin dans la langue abusivement masculine des hommes, laissons faire la langue elle-même : avocat, magistrat font bien avocate, magistrate, professeur(e), auteur(e) sonnent au masculin comme un féminin avec le e muet ; les mots épicènes, c’est-à-dire échappant à la binarité masculin/féminin, comme fonctionnaire, secrétaire, cinéaste, gymnaste, pianiste usent aussi bien de l’article le ou la et, sans peine, des fonctions comme ministre, juge, s’accommodent sans peine du la féminin, encore que «la  maire » prête à confusion si l’on ne précède le titre de « Madame la maire ». 

Et certains prénoms sont également, disons bisexuels, ont les deux genres : Claude, Dominique, Camille, etc. Ou, par homophonie, semblent sonner pareil, du moins, dans la prononciation française normée, celle du nord : Frédéric, s’entend aussi Frédérique. Bref, la langue a ses raisons que la raison raisonneuse de l’idéologie ne comprend pas.

 

Les faiseurs de long

Cependant, si la langue court vers le plus court, sa pente naturelle, le linguiste remarque encore la manie inverse de certains de la freiner, de faire long quand on peut faire court. Ainsi, dire « oui », paraissant sans doute trop bref, certains le remplacent par « Tout à fait » ; « nous pouvons », trop simple, devient : « nous sommes en capacité de … ». 

Désormais, sans nous présenter à des élections, droit du citoyen, nous sommes tous pompeusement « éligibles » : « Vous êtes éligible à la fibre, vous êtes éligible à la prime énergie, vous êtes éligible au vaccin… … testez votre éligibilité au haut débit internet », impressionnantes mais naïves expressions pour dire simplement que vous pouvez recevoir internet. Bon, je reconnais qu’au moins ce terme implique des critères de sélection, et je n’ai pas le temps pour tenter d’en trouver un autre : trop tard de toutes façons, on est éligible à tout désormais, vive la démocratie, où parce qu’on leur donne la parole, les imbéciles se croient obligés de la prendre : internet, réseaux sociaux, hélas ! Tant que l’intelligence artificielle ne viendra pas corriger l’intelligence partielle de certains, on peut tout redouter : ah, le complotisme et ses débilitantes séductions…

Si vous alliez en boîte, dance floor, plus chic, remplace « la piste », avec la réouverture, je doute qu’on revienne au français cher à Piaf. 

On ne dit plus « J’ai un projet » mais, majestueusement, « Je porte un projet », sans doute bien lourd pour qu’on y insiste tant. ; on ne dit plus « le cinquante-cinquième Festival d’Aix » mais « la cinquante-cinquième édition du Festival d’Aix » comme si l’on avait répété cinquante-cinq fois le même contenu, non corrigé du festival, sens du mot édition et réédition. 

 

Le français en danger

Le français est déjà la moins concise des langues romanes. Les traducteurs le savons puisque, l’éditeur demandant une estimation de la longueur d’un livre passé au français, on sait que de l’anglais au français, le texte s’allonge de quelque 40%, de l’espagnol au français, 30%. En espagnol, « amo (j’aime), amas (tu aimes), ama (il ou elle aime) aman, (ils ou elles aiment) : en français, pour déterminer le sujet du verbe, on est obligé d’ajouter des pronoms, et « aime » sonne comme la lettre M. Le français est une langue homophone, avec nombre de mots au son semblable (O, ô, « eau », oh, au, aux…) qu’il faut préciser en ajoutant un déterminant. Ses pluriels ne sont plus sonores depuis longtemps, donc il faut rajouter encore des articles qui précisent le nombres (des, les) quand l’espagnol se contente du s sonore pour passer du singulier au pluriel, et, l’italien, de désinence, i, e, pour passer simplement du masculin au féminin et du singulier au pluriel.

Donc, le français a déjà ce handicap de la longueur qui le pénalise face à un anglais américanisé d’une concision à l’admirable efficacité (écoutez en langue originale, dans les séries, l’économie fascinante de la langue courante). Inutile de le surcharger de poids inutiles inclusifs ou de longueurs redondantes. On suivra en cela le sage conseil de mon Baltasar Gracián :

« Entre deux mots, il faut choisir le moindre et les mots et les maux, s’ils sont brefs, ne sont qu’un moindre mal. »

 

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