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Le Colosse aux pieds d’argile

Le Colosse aux pieds d’argile

Un article rédigé par Luc Ziegler - RCF Loiret, le 23 mars 2022  -  Modifié le 18 mars 2024

Un mois déjà que la guerre d’Ukraine a commencé par la seule volonté d’un homme : Vladimir Poutine. Il entend réduire à néant un Etat voisin converti à la démocratie, alors que lui-même incarne une théocratie dictatoriale.

©Pixabay ©Pixabay

L’Ours russe a beaucoup montré ses muscles avant d’entrer en scène le 24 février. Le pari est risqué pour le chef du Kremlin : Il expose son régime en déclenchant cette guerre à froid.

Prétendre annexer un pays en commençant par le détruire revient à faire table rase d’une Nation et d’une population en les stigmatisant sur un champ de ruines : on peine à appréhender la logique de la démarche… A priori, au jeu du pour et du contre, les inconvénients l’emportent largement sur les avantages escomptés.

Il est vrai que Poutine manque d’imagination et qu’il transpose ce qu’il a fait en Géorgie, en Tchétchénie ou en Syrie : il se voudrait Pierre le Grand ; il a plus de chance de rester dans l’Histoire en pâle copie d’Ivan le Terrible…

Certains observateurs avertis le regardent comme un immuno-dépressif paranoîaque : il en a les symptômes et le comportement. C’est inquiétant dans la mesure où il dit et répète avoir l’intention de poser le doigt sur le bouton nucléaire – syndrome de la citadelle assiégée – pour tenir en respect l’Europe, l’Amérique, l’OTAN, bref l’Occident.

Le soin qu’il met à développer sa propagande guerrière, à diffuser des fake news, à inverser la charge de la preuve avec des arguments insensés, en prétendant qu’il est attaqué, alors qu’il est seul agresseur, sont autant de signes montrant que son état psychologique est perturbé.

Dans le cas particulier, c’est d’autant plus gênant que le principal interessé finit par se convaincre que ses propres mensonges sont la réalité vraie : l’argument déployé consiste à victimiser l’agresseur russe, lâchement fustigé par les sournois américains véritables déclencheurs du conflit et les revanchards européens ; il a, en outre, pour objet de travestir systématiquement toutes les informations relatives au conflit, en minimisant les pertes et en se félicitant des succès, surtout quand ils sont improbables, voire contraires.

Le paradoxe de la situation est que Poutine a accumulé nombre de revers depuis qu’il a lancé son offensive meurtrière.

  • Il déverse des tonnes de bombes pour détruire ou neutraliser lieux stratégiques, usines, centrales nucléaires, aérodromes, pour anéantir des quartiers voire des villes entières (Marioupol), pour meurtrir des populations civiles sans discernement, avec une infanterie démotivée, livrée à elle-même, et des blindés qui piétinent dans des embouteillages inextricables, provoqués par eux-mêmes.
  • Tout cela parce qu’il a gravement sous-estimé la capacité de résistance ukrainienne. Les Russes progressent à marche forcée. Les Ukrainiens répliquent avec une foi patriotique chevillée au corps. Poutine pensait faire rentrer dans le rang l’Ukraine en moins d’une semaine; chaque jour qui passe montre qu’il s‘enferre dans le bourbier complexe d’un vaste territoire de 600000 km2 et peuplé de 44 millions d’habitants.

L’armée russe reconnaît avoir perdu quelques centaines de soldats depuis le début du conflit. Le président Zelenski dénombre 5 à 6.000 morts côté russe, sans compter les soldats faits prisonniers par l’Ukraine. Désormais, et pour ne pas avoir à déplorer une liste nécrologique excessive, Poutine fait appel à des mercenaires entraînés : les « Wagner » qui officient également en Afrique noire, ainsi que des combattants syriens aujourd’hui désoeuvrés et des ressortissants georgiens ou tchétchènes. De l’interêt d’avoir un bon carnet d’adresses

En sa qualité « d’espion venu du froid » le maître du Kremlin ne redoute qu’une seule chose : son propre peuple ; c’est son talon d’Achille. Les observateurs  russes, comme les responsables étrangers spéculent sur cette faiblesse et imaginent des scénarios du genre : « sera-t-il renversé ou «neutralisé » comme César par Brutus ? ». Quand le régime était encore soviétique, Khrouchtchev en 1964 et Gorbatchev en 1991 ont été écartés par des coups d’Etat plus ou moins feutrés.

Dans les jours qui ont suivi l’entrée en guerre contre l’Ukraine, il se trouve qu’en Russie, les prix à la consommation ont monté en flèche, le rouble s’est effondré, les pénuries alimentaires et pharmaceutiques se sont fait sentir, les sanctions économiques et financières de l’U.E. sont tombées, actualisées et ciblées pour essouffler l’économie russe.

Il y a une dizaine d’années, en décembre 2011, le régime russe a connu des manifestations, certes pacifiques, mais importantes dans les grandes villes. Elles ont destabilisé le clan Poutine. Ce dernier a, depuis, renforcé sa sécurité en gonflant considérablement les effectifs de la police, rehaussé fortement la rémunération des agents chargés de l’ordre et de la répression des opposants en interne, créé la « Rosgvardia » forte de 300.000 hommes qui quadrillent le pays; tous sont aux ordres du maître du Kremlin. Il faut noter ici que Poutine exerce sur son entourage proche de courtisans inconditionnels, une crainte respectueuse voire, chez les plus atteints, un « aplatventrisme » obséquieux, qui ne concernera jamais la population russe dans son ensemble.

Un autre aspect important du fonctionnement du personnage a trait à l’isolement réel dans lequel il se tient : du monde d’aujourd’hui, de son évolution, des attentes de son peuple,  de la vraie vie autour de lui, il ne sait pas grand-chose. Il rencontre, paraît-il, des citoyens prétendument normaux (enseignants, ouvriers, aides-soignantes…) avec lesquels il prend des bains de foule et dialogue à la télévision. Or, ce sont des figurants, des comédiens, mais pas des gens de la rue. Ils ne servent qu’à la propagande.

Cela rappelle l’époque lointaine du XVIIIe siècle où Catherine II traversait la Russie profonde, en compagnie de Potemkine; elle longeait des palissades peintes et des décors colorés qui lui dissimulaient la pitoyable condition de ses sujets, des moujiks exploités par les boyards d’ancien régime. Telle est la Russie de toujours, avec un art consommé du maquillage…

L’idée est bien la même, avec les transpositions dues au progrès.

Plus étonnant encore, Poutine n’a jamais utilisé un smartphone ou un ordinateur. Il est analphabète du numérique. Pour lui, Internet n’est ni plus ni moins qu’une invention de la CIA au service de la Maison Blanche.

Il ne quitte pas sa bulle aseptisée et sécurisée, surtout quand il est en voyage à l’étranger. On a pu voir à quel point il a peur de la contagion du virus en plaçant ses interlocuteurs de part et d’autre d’une table d’une longueur à décourager l’épithète, comme on n’en trouve chez aucun vendeur de mobilier de bureau ou de salle à manger de la planète…

On voit, par ce tableau, les pesanteurs lourdes qui affligent la Russie à travers les siècles, mais aussi les maux qui peuvent affecter un dirigeant entièrement autocentré sur ses obsessions et ses ambitions politiques et territoriales. Tout est excessif, alambiqué, démesuré dans le personnage. On a des raisons de s’inquiéter. Pour ajouter deux touches au tableau de la société russe on évoquera deux caractéristiques générées par la nature du régime en place : la caste des oligarques – dignitaires argentés qui doivent leur fortune considérable (en monnaie forte) à leur éminent chef d’Etat – et la corruption endémique qui fonctionne à tous les étages du système.

Au point que le régime se voit contraint de fermer les organes audiovisuels encore libres pour ne pas laisser transpirer auprès du peuple les turpitudes et les pratiques d’une classe dirigeante insolente et complice.

Mais surtout pour ne pas contrarier la communication officielle du régime sur une guerre que l’Ukraine ne méritait pas. Avec la fuite en avant insensée du président russe, la guerre d’Ukraine entraîne un cauchemar qui aurait dû cesser avant de commencer.

Plus urgent reste que les belligérants acceptent de se réunir à la table des négociations… sans la quitter prématurément, comme le demande V. Zelinsky, le président ukrainien. Dans l’intervalle, continuons de manifester concrètement notre solidarité avec l’Ukraine :

  • en sensibilisant par tous les moyens possibles nos compatriotes sur la réalité de la situation sur le terrain
  • en accueillant les familles de réfugiés en France comme en Europe. Près de 3 millions d’Ukrainiens ont déjà franchi les frontières européennes.

en participant à la survie de ceux qui restent sur le terrain avec le relais des moyens de l’U.E. et des ONG – Croix Rouge et associations sans frontières…

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