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Antoine Garapon: "la condition de victime ne se réduit pas à la souffrance"
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Antoine Garapon: "la condition de victime ne se réduit pas à la souffrance"

RCF,  -  Modifié le 8 janvier 2020
Il y a cinq ans, avait lieu l’attentat de Charlie Hebdo. Depuis, d’autres attentats ont eu lieu. L’occasion de se pencher sur la place des victimes dans notre société.
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Charlie Hebdo, la fin de la naïveté

Il y a cinq ans, deux terroristes pénétraient dans les locaux de Charlie Hebdo, causant la mort de 12 personnes, et blessant plusieurs autres sur leur passage. Une date importante pour la France, qui découvrait alors le visage du terrorisme islamique. Depuis, d’autres attentats ont eu lieu sur le sol national : le Bataclan, l’Hyper Casher, Saint Etienne du Rouvray, Trèbes. À chaque fois, la société n’a pas manqué d’exprimer sa solidarité avec les victimes, mortes et vivantes.

Les victimes du terrorisme, Antoine Garapon les connaît. Magistrat, secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, il est l’auteur de "Victime, et après ?" (éd. Gallimard). Revenant sur l’attentat de Charlie Hebdo, il explique que les victimes de Charlie "sont des victimes par substitution d’un pouvoir qu’on ne peut pas atteindre. Il est certain que cet attentat a marqué un tournant dans l’histoire du terrorisme, et dans la perception que les Français avaient du terrorisme et des victimes. C’est la fin de la naïveté, c’est un terrorisme punitif".
 

"On a réduit la victime à une souffrance illégitime"

Concernant les victimes, le magistrat estime qu’elles méritent aujourd’hui mieux que notre pitié. "On a réduit la victime à une souffrance indigne, illégitime. Ce que nous avons voulu dire avec le président de l’association Life For Paris, les rescapés du Bataclan, c’est que la condition de victime est beaucoup plus profonde. Elle ne se réduit pas à la souffrance. Et il faut que nous commencions à nous interroger, nous les soignants, les enquêteurs, les juges, les policiers, les journalistes, sur notre relation aux victimes" ajoute-t-il.

Pour Antoine Garapon, le statut de victime est singulier, paradoxal. Malgré elles, elles servent une cause plus large, au niveau social. "Le statut de victime a pris une extraordinaire importance au fur et à mesure que l’État perdait de sa puissance. On recherche à travers les victimes des manières de refaire société, entre nous, et la réactivation d’un lien social en panne, en transformation" lance le secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice.
 

Gare au victime business

Ce dernier ajoute qu’être victime, c’est ne plus avoir accès à une certaine dimension de la vie. "C’est un empêchement d’être". "Sur les victimes d’abus sexuels, il y a des troubles affectifs, l’impossibilité de construire une relation durable. Frigidité, impuissance, manque de confiance en soi. Le traumatisme s’impose à beaucoup de moments de la journée, et de la vie. Il faut réfléchir sur les victimes, avec les victimes, sur la plénitude de leur être, qui est bridé" estime le magistrat.

Les Français ont des devoirs envers les victimes, mais des devoirs qui évoluent dans le temps, analyse Antoine Garapon. "On a bien sûr un devoir de secours, d’assistance, de substitution. Mais il est transitoire. À un moment, il s’instaure un victime business. Il faut être capable de se retirer pour laisser à la victime un droit propre : l’intimité. Ce qui est beaucoup plus difficile à l’heure des réseaux sociaux" précise-t-il.
 

L'argent n'est pas une solution en soi

Concernant la question de la réparation financière, qui se pose à l’heure actuelle avec les victimes d’abus sexuels au sein de l’Eglise, le magistrat estime qu’elle est indispensable et maladroite à la fois. "Une victime du Bataclan se demandait ce qu’elle allait bien pouvoir faire de ses 10.000 euros. Et pourquoi 10.000 euros ? L’argent n’est jamais en soi un instrument de réparation. Il vient accompagner une parole, crédibiliser une parole publique, donner du sens à un geste de reconnaissance. Il n’est pas en soi une solution".

Se pose enfin la question du procès. Un moment essentiel pour les victimes. "C’est un opérateur de vérité. C’est aussi un fixateur de mémoire. Songeons à l’importance du procès de Nuremberg. C’est une manière de se souvenir. Enfin, c’est un convertisseur du temps pour les victimes. Ce temps en attente de quelque chose se convertit dans les meilleurs des cas en un temps du souvenir et de la commémoration" conclut-il.

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