Qui était Stanislas Breton, ce prêtre passioniste qui a pensé avec originalité le mystère de la Croix ?
Peut-on faire un lien entre l'affirmation "Je suis personne" d'Ulysse face au cyclope dans "L'Odyssée" et la crucifixion, "ce point d’abaissement du rien de la Croix et du fait de n’être plus personne, de se vider de soi" ? Stanislas Breton a pensé le mystère de la Croix, au cœur de la révélation chrétienne. Avec audace et originalité, il a confronté le néant, le vide, des philosophes antiques, à l'abaissement de Dieu. Philosophe et théologien en dialogue avec les plus grands penseurs de son temps, il était aussi prêtre de la congrégation des passionistes.
"C’est dans le plus faible qu’on rejoint l’essentiel. La révélation chrétienne ne dit rien d’autre." - Crédit image DR"Je suis un homme du Moyen Âge romain, né dans un faubourg d’Athènes, sous un arbre de Judée", écrit Stanislas Breton, dans son ouvrage autobiographique "De Rome à Paris" (1992). Cette formule décrit assez bien la façon dont ce prêtre, philosophe et théologien, a fait se rencontrer les cultures et les écoles de pensée.
"Stanislas Breton est un homme assez extraordinaire qui est d’abord un homme de rencontres", commente Jérôme de Gramont, philosophe, enseignant à l’Institut catholique de Paris, auteur de "Stanislas Breton - Un portrait philosophico-philosophique" (éd. Cerf, 2023). Pour lui, "son œuvre, extrêmement originale, arrive à décrire un creuset commun à une multitude de thèmes, de textes, d’auteurs, de traditions, de questions, d’intérêts, qui pourrait donner l’impression d’une œuvre dispersée alors qu’en fait, elle est extrêmement unifiée". Unifiée autour d’un axe : le mystère de la croix.
Qui est Stanislas Breton, prêtre passioniste ?
Il était prêtre de la congrégation congrégation de la Passion de Jésus-Christ, dont les prêtres sont appelé les passionistes. Aujourd'hui, c'est une communauté dont les membres se comptent en France "sur les doigts de la main", au dire de Jérôme de Gramont. Une congrégation dont il est intéressant de noter qu’elle n’est "absolument pas intellectuelle". "Breton était un homme à part dans cette congrégation mais il avait besoin en même temps de cette tradition passioniste."
Stanislas Breton est né en 1912 dans une famille modeste. Devenu orphelin assez jeune, il est entré au noviciat à l’âge de 15 ans, puis il a été envoyé à Rome en 1938. "Il est d’abord philosophe, ensuite théologien." Il a donc enseigné à Rome puis à Lyon et Paris - de manière surprenante, presque insolite, il a enseigné Marx en latin à Rome ! Mais très vite, sa pensée s’est centrée sur la Passion du Christ, c’est "le" thème de son œuvre, philosophique et théologique.
Trois rencontres dans son œuvre
Stanislas Breton est un homme de rencontres, on ne peut que se le redire lorsque l’on se penche sur sa vie. Ainsi, son amitié avec Louis Althusser. Lui qui est l’auteur de "pages extraordinaires sur les anges" et même "l’un des plus beaux auteurs contemporains qui ait traité de l’angélologie", a noué une amitié "absolument improbable" mais réelle et fidèle avec Althusser. Ce dernier, qui a sombré dans la folie, a assassiné son épouse - féminicide dont il a été jugé irresponsable lors d’un procès - "a fini sa vie dans une grande détresse et une grande solitude. Et Breton a passé des heures et des heures au chevet d’Althusser à la fin de sa vie, par amitié."
Une grande liberté donc résume la vie et l’œuvre de Stanislas Breton. Avec son style "inimitable", qui "dit beaucoup de sa personnalité", il a fait se rencontrer la philosophie et la théologie sur trois points en particulier. "Il est dans une tradition néoplatonicienne qui va énormément commenter le néant, le rien" et le confronter à la théologie de la croix, c’est-à-dire d’un abaissement de Dieu.
Une rencontre, également, entre les anciens et les contemporains. Venu du néothomisme, Stanislas Breton est entré en dialogue avec "les pensées le plus contemporaines de son temps", comme celles de Deleuze ou de Derrida. "Non pas pour les contredire mais pour les comprendre, précise Jérôme de Gramont. Une attitude que je trouve absolument extraordinaire : cette manière d’être enraciné dans une tradition et de comprendre une pensée contemporaine qui peut la critiquer mais qui n’oblige pas à en sortir complètement."
Trois œuvres majeures pour résumer sa pensée
Stanislas Breton est l’auteur d’une œuvre abondante. Sa "Poétique du sensible" (1988) est un livre "absolument magnifique" dont Jérôme de Gramont recommande la lecture. Il est question du regard "de légèreté et de joie que l’on peut porter sur le monde". Légèreté et joie que Stanislas Breton a "conquises", comme aime à le dire Jérôme de Gramont. "C’est très difficile d’écrire des livres joyeux, parce qu’il faut en même temps qu’ils soient lesté par une expérience en amont." De la même manière que les opéras de Mozart, "qui mettent en joie, sont écrits sur des livrets d’une très grande noirceur". Cette "légèreté conquise", c’est finalement une "expérience du monde dont le creuset est la croix".
"Le Verbe et la Croix" (1981) serait le livre auquel Stanislas Breton tenait le plus. Les chrétiens n’auraient-ils pas tendance à oublier ce que signifie vraiment la crucifixion ? La croix, "c’est vraiment le cœur de la révélation chrétienne", rappelle Jérôme de Gramont. Le Dieu qui se révèle sur la croix, c’est "un Dieu infirme et fou", disait Breton. La contemplation du mystère de la croix est au cœur de sa vocation de prêtre passioniste.
Dans "Rien ou quelque chose, roman de métaphysique" (1987) - "qui n’a rien d’un roman", précise Jérôme de Gramont - Stanislas Breton médite notamment sur l’épisode de L’Odyssée où Ulysse dit au Cyclope : "Je suis Personne". Pour le philosophe, c’est "une manière de prendre sur soi cette pensée du rien. La métaphysique passe par ce point d’abaissement du rien de la croix et du fait de n’être plus personne, de se vider de soi."
Stanislas Breton était particulièrement sensible à deux épisodes en particulier du Nouveau Testament. Le chapitre 25 de l’évangile selon saint Matthieu, où Jésus dit : "Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait." (Mt 25, 40) Et la rencontre entre Jésus et la Samaritaine au puits de Jacob racontée par Jean (chapitre 4). Stanislas Breton pensait que cet épisode "va le plus loin dans la révélation de l’amour que Dieu peut avoir pour nous, résume Jérôme de Gramont. C’est le point le plus faible, et c’est dans le plus faible qu’on rejoint l’essentiel. La révélation chrétienne ne dit rien d’autre."


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