[Évangile du quatrième dimanche de Carême] Sortons de nos aveuglements
Dans l'Évangile de ce dimanche, Jésus nous invite à cesser de croire qu'il y a un lien entre la maladie et le péché. Il nous aide à sortir de nos aveuglements et à admettre que le mal existe sans cause ni raison. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, dire l'absurdité du mal a quelque chose de libérateur.
L'évangile de ce dimanche encourage chacun à se demander si sa vision des choses, ou ses critères de jugement n'empêchent pas parfois de voir une partie de la réalité. ©Unsplash
Évangile du dimanche 15 mars (Jn 9, 1-23)
En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait.
Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. » Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. »
On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés.
Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? » Les parents répondirent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. » Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! »
Source : AELF
Dans l'Évangile du quatrième dimanche de Carême, Jésus rencontre un aveugle. Et tout de suite, il y a cette question qui surgit du lien entre la maladie et le péché. Pour James Woody, c’est même "frappant de constater que Jésus tombe dans une sorte de traquenard de personnes qui veulent en permanence établir une relation entre une maladie et la faute".
Cette idée qu’il y a un lien entre péché et maladie
La tentation de croire qu’il y a un lien entre la maladie et le péché semble être une constante dans la Bible. Comme le rappelle James Woody, on la trouve dénoncée par Ezekiel : « Qu’avez-vous donc, dans le pays d’Israël, à répéter ce proverbe : “Les pères mangent du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées” ? » (Ez 18, 2). Le prophète insiste sur la question de "la responsabilité individuelle".
À la suite des prophètes de l'Ancien Testament, Jésus va tenter de "rompre ce lien de causalité entre malade et péché", explique James Woody. "Ni lui, ni ses parents n’ont péché", dit en effet Jésus au sujet de l’aveugle-né. Il a toutefois cette formule "un peu ambiguë", admet James Woody. On a du mal à comprendre en effet pourquoi il dit : "C’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui." (Jn 9, 3) Selon le pasteur, on peut interpréter ainsi les paroles de Jésus : il encourage à ne pas chercher de cause et d’essayer plutôt à trouver pour celui qui souffre une voie de salut.
Jésus explique qu’il peut y avoir du mal absurde, du mal dont on n’est pas à l’origine. On peut subir des malheurs sans être la cause de son propre malheur
Jésus affirme que le mal absurde, sans cause ni raison, existe
Dans l’esprit de ceux qui relient la maladie à la faute, qu’est-ce que la faute ? "Il s’agit d’une faute morale, répond James Woody, avoir commis un délit, un péché, être puni par Dieu, sanctionné pour la faute que l’on a commise." C’est ainsi que l’on voit Job, une fois dépossédé de tous ses biens, être accusé en quelque sorte par ses amis d’en être responsable. "Jésus explique qu’il peut y avoir du mal absurde, du mal dont on n’est pas à l’origine. On peut subir des malheurs sans être la cause de son propre malheur."
Affirmer que le mal absurde existe, et donc qu’il peut exister sans cause ni raison, en quelque sorte cela nous libère. Il y a même un enjeu politique dans cet enseignement sur le mal. "Ça signifie, nous dit James Woody, qu’on ne peut plus être la victime de la culpabilisation de la part des autorités religieuses, qui trouvent toujours un subterfuge pour expliquer que si vous êtes dans cette situation catastrophique, c’est parce que vous en êtes responsable."
Sortir de nos aveuglements
Il est souvent question dans l’Évangile de Jean de dialectique entre lumière et ténèbres. Encore une fois, l’évangéliste fait dire à Jésus : "Je suis la lumière du monde." Le pasteur précise que "ce n’est pas au sens physique que ça se joue, c’est au sens symbolique". La lumière peut se comprendre ici comme quelque chose qui va nous éclairer notre conscience, nous aider à comprendre le monde, à appréhender la réalité.
Dès lors, cet évangile encourage chacun à se demander si sa vision des choses, ou ses critères de jugement n'empêchent pas parfois de voir une partie de la réalité. Et si nous avions besoin "d’un regard plus large, d’une lumière qui viendrait d’en haut ?" questionne le pasteur. "Il y a toujours des choses qui nous échappent, il y a toujours des parts d’ombre qui nous empêchent de bien comprendre les différents mécanismes qui sont à l’œuvre dans la vie."
Si l’on dit que Jésus est "une instance de révélation", c’est en ce sens : il "lève les zones d’ombre" de notre esprit. Il nous sort de nos aveuglements. En l’occurrence, dans ce texte, il est question de notre aveuglement au sujet de "la dignité d’une personne, précise James Woody. La dignité d’une personne ne tient pas à son éventuel handicap." Ici les pharisiens tiennent le rôle de ceux qui ont "une vision superficielle des choses parce que beaucoup de zones d’ombre demeurent en dépit de ce qu’ils vont dire, à savoir : Nous savons."


Peu de nos contemporains connaissent les Évangiles. Ils n'y sont pas hostiles mais ils n'ont plus d'occasion d'y avoir accès. C'est partant de ce constat que, avec l'éclairage d'un bibliste, Béatrice Soltner propose chaque semaine un texte d'Évangile pour qu'il soit entendu (ou réentendu), pour en savourer la nouveauté et faire l'expérience que - si incroyable que ce soit à l'heure de l'instantanéité - cette parole écrite il y a plus de 2.000 ans nous rejoint toujours au plus profond.




