[Évangile du dimanche] Jésus fait un "mashal", le terme hébreu pour dire "parabole"
Dans l'évangile de ce dimanche, Jésus tente, une fois encore, de faire comprendre ce qu'est le Royaume de Dieu. À nouveau, nous sommes invités à entendre une de ses très nombreuses paraboles. Et si on l'écoutait "avec les oreilles du moment ?" C'est-à-dire en ayant en tête que Jésus s'adressait alors à des Juifs, dans un contexte juif.
Quand Jésus raconte cette parabole, "il parle en tant que Juif, à des Juifs, à l’intérieur de l’Alliance". ©wikimedia commons
Évangile du dimanche 4 octobre (Mt 21, 33-43)
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon.
Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils.’ Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : ‘Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !’ Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits.
Source : AELF
L'évangile du dimanche est un passage de l’Évangile de Matthieu, où Jésus se trouve dans le Temple de Jérusalem, où il enseigne. Il y raconte un certain nombre de paraboles pour expliciter ce qu’est le Royaume de Dieu. Il y a eu la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18, 23-35), celle des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16) ou encore celle des deux fils (Mt 21, 28-32). Cette fois, Jésus livre le récit des vignerons homicides.
Jésus raconte une parabole, ou plutôt un "mashal"…
"Parabole", c’est un terme grec qui signifie "comparaison". Mais au temps de Jésus, le terme hébreu qui était utilisé, c’est "mashal", insiste la théologienne Marie-Laure Durand. "C’est-à-dire une ressemblance. Les meshalim commençaient traditionnellement par : À quoi la chose ressemble ?" Cela fait partie des techniques du midrash, c’est-à-dire une manière de commenter un texte dans la culture juive.
Dans le mashal, on compare un texte "avec une histoire, avec quelque chose de très concret, de très matériel, pour permettre de saisir intellectuellement une idée un peu compliquée", nous dit Marie-Laure Durand. D’ailleurs, Jésus utilise souvent cette formule : "Le Royaume, c’est comme…" pour expliquer ce qu’est le Royaume de Dieu. De fait, reconnaît Marie-Laure Durand, "en bon juif, Jésus a sûrement été éduqué avec la technique du mashal. Et il l’utilise très bien !"
Toutefois, la théologienne attire notre attention sur le fait que le mashal n’est pas une allégorie. "Dans une allégorie, chaque point de l’histoire correspond à quelque chose. Par exemple, dans l’allégorie de la caverne de Platon, chaque élément veut dire autre chose dans un autre système. Le mashal ne fonctionne pas comme ça. Ce qui est important dans le mashal, c’est de comprendre le point de comparaison, ça ne veut pas dire que tous les éléments du texte sont symboles d’autre chose."
Lire l’évangile du dimanche "avec les oreilles du moment"
L’histoire que raconte Jésus est donc celle du propriétaire d’une vigne qui envoie ses serviteurs récupérer le raisin mais ils sont rejetés par les vignerons. Le propriétaire envoie donc son fils mais celui-ci est tué par les vignerons… Dans l’histoire de la religion chrétienne, ce texte a souvent été interprété comme justifiant l’idée que Dieu avait rejeté le peuple juif, idée qui a été officiellement rejetée par l’Église catholique lors du concile Vatican II.
Notamment à l’appui de cet évangile, on a interprété l’histoire du peuple juif de cette façon : "Dieu fait Alliance avec le peuple juif, décrit la théologienne, il envoie des prophètes, le peuple juif maltraite les prophètes - de fait, la Bible montre combien c’est difficile pour un prophète de pouvoir annoncer le Royaume - il envoie donc son Fils et le Fils est tué : ça c’est la lecture un peu facile qu’on a faite très rapidement dans l’histoire après la Résurrection". Et après la chute du Second Temple de Jérusalem et l’exil du peuple juif.
Ce que l’on tendance à oublier dans la tradition chrétienne, c’est que quand Jésus raconte ce mashal, "il parle en tant que Juif, à des Juifs, à l’intérieur de l’Alliance", précise Marie-Laure Durand. La théologienne nous incite à "lire ce mashal in situ, c’est-à-dire, si on le peut, lire ce texte avec les oreilles du moment". C’est-à-dire en ayant en tête que Jésus "s’adresse à des disciples", que "tout le monde est juif" dans cette histoire, et qu'au temps de Jésus, "personne ne conteste l’Alliance entre le peuple juif et Dieu". Il n’en reste pas moins que, "à l’intérieur de cette Alliance, il y a des dysfonctionnements". Et c’est précisément de ces dysfonctionnements dont il est question dans le mashal de Jésus.


Peu de nos contemporains connaissent les Évangiles. Ils n'y sont pas hostiles mais ils n'ont plus d'occasion d'y avoir accès. C'est partant de ce constat que, avec l'éclairage d'un bibliste, Béatrice Soltner propose chaque semaine un texte d'Évangile pour qu'il soit entendu (ou réentendu), pour en savourer la nouveauté et faire l'expérience que - si incroyable que ce soit à l'heure de l'instantanéité - cette parole écrite il y a plus de 2.000 ans nous rejoint toujours au plus profond.




