La sainteté vue par le théologien protestant Jacques Ellul
La sainteté, ce n'est pas de l'héroïsme et c'est l'exact opposé de la notion de sacré. Le théologien protestant Jacques Ellul dépoussière le concept de sainteté. En insistant sur les notions de limite et de liberté, il propose une définition de la sainteté comme une réponse pressante aux maux de notre temps.
Pour Jacques Ellul, la sainteté n’a rien à voir avec une forme d’irréprochabilité morale. ©Wikimédia commons - Jan van Boeckel, ReRun Productions CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/deed.frDans le protestantisme, on a tendance à se méfier du culte des saints et de l’idée qu’ils peuvent intercéder pour les vivants. Mais l'idée de sainteté n'est pas écartée puisqu'elle imprègne la Bible. Figure majeure de la théologie protestante française du XXe siècle, Jacques Ellul s'en est emparé. Il place la sainteté parmi les concepts clés au cœur de son œuvre éthique. Son ouvrage monumental, "Éthique de la sainteté", a été publié trente après sa mort a été publié (éd. Labor et Fides / Olivétan, 2024). Loin de paraître comme une notion désuète ou un idéal lointain, la sainteté selon Jacques Ellul semble même être une réponse pressante aux maux de notre temps.
L’œuvre de Jacques Ellul
Dans l’œuvre de Jacques Ellul (1912-1994) - qui compte pas moins de 68 livres, sans compter les parutions à venir - il y a deux grands versants. L’un est sociologique. Il est "particulièrement anxiogène, décrit Frédéric Rognon, parce qu’il décrit une société qui court vers l’abime qui n’a aucun avenir, qui va vers un chaos généralisé".
Mais il y a un mouvement de va et vient avec l’autre versant, qui lui est théologique, biblique et éthique. Et au sein même de l’œuvre de Jacques Ellul, on trouve donc une œuvre éthique - une œuvre "assez complexe", admet le philosophe.
Jacques Ellul a d’abord produit deux ouvrages introductifs à cette œuvre éthique : "Le vouloir et le faire" (1964) et "Les sources de l’éthique chrétienne" (paru en 2018, de façon posthume). Il avait prévu de penser l’éthique en lien avec trois concepts : la liberté, la sainteté et la relation (ou l’amour). La liberté étant condition de la sainteté, elle-même condition de l’amour.
L’ouvrage "L’éthique de la liberté" est donc d’abord paru en 1975, puis "Les combats de la liberté" en 1984. "L’éthique de la sainteté" a été travaillé de 1980 à 87 : c’est celui qui vient de paraître en 2024. Quant à la quarantaine de pages que nous avons sur l’éthique de la relation ou de l’amour, elle ne pourra pas faire l’objet d’une publication.
L'éthique judéo-chrétienne, "un appel à la liberté"
Il n'existe pas de morale judéo-chrétienne, pour Jacques Ellul, mais une éthique judéo-chrétienne. Là où la morale - cet "ensemble de règles, de devoirs, d’obligations, d’interdictions, de permissions qui permettent de vivre ensemble", comme le résume Frédéric Rognon - peut se décliner dans toutes les sociétés, l'éthique résonne comme "un appel à la liberté, un chemin de liberté sur lequel on est invités à marcher". Professeur de philosophie et de religion à la faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg, Frédéric Rognon est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Jacques Ellul.
Or, le chemin de liberté qu’entrevoit le penseur chrétien qu’était Ellul, c’est celui que propose le Christ. Pour lui, le message des Évangiles n’est autre qu’un appel à la liberté. Une liberté "qui n’est pas définie par rapport à un objet extérieur", précise le philosophe, comme l’est par exemple la liberté politique par rapport à une dictature ou la liberté d’expression par rapport à la censure.
La sainteté selon Jacques Ellul
La sainteté n’a rien à voir avec une forme d’irréprochabilité morale - ce dans quoi les catholiques sont parfois tentés d’enfermer un saint Vincent de Paul ou une mère Teresa. Les saints pour Ellul "ne sont pas des personnages exceptionnels sur le plan des vertus".
Si l’on se réfère au mot hébreu kadosh, le saint est celui qui est "mis à part par Dieu pour une mission particulière". En ce sens, c’est un mot proche de l’idée de vocation, résume Frédéric Rognon. Être mis à part non pas dans le sens d’un isolement mais "de suivre un chemin qui est propre à chacune et chacun". "La sainteté, c’est cette décision de répondre à un appel, de suivre le chemin que le Christ trace devant nous."
La condition de la sainteté, c’est donc la liberté, dans la pensée de Jacques Ellul. Il s’agit d’être libre "à l’égard de soi-même", précise Frédéric Rognon. C’est-à-dire vis-à-vis de tout ce que notre nature cherche à combler : notre intérêt propre, notre avantage, notre confort…
Saint ou sacré, quelle différence ?
Pour mieux comprendre l’idée de sainteté chez Jacques Ellul, on peut la comparer à la notion de sacré, qui lui est l’exact opposé. S’il s’inspire de Calvin ou plus encore du théologien suisse Karl Barth, Ellul puise beaucoup chez les auteurs juifs comme Emmanuel Lévinas, auteur justement du livre "Du sacré au saint" (1977).
"La sacralisation et la sanctification sont deux mouvements inverses", résume Frédéric Rognon. Le premier décrit "un phénomène humain, un processus qui tend à donner une importance à certains lieux, à certains objets ou certaines personnes". La sacralisation, par définition, provoque "un mélange de fascination et d’épouvante". Il n'est pas anachronique d'attribuer à l’IA cette définition du sacré, Jacques Ellul avait d’ailleurs parlé de l’intelligence artificielle dès le début des années 80, comme le précise Frédéric Rognon.
Dans la Bible, Jacques Ellul observe, à la suite de Lévinas, "une forme de dégagement à l’égard du sacré dans l’Ancien Testament". Jusqu’à être écarté dans le Nouveau Testament, où "il n’y a plus d’aucune place pour le sacré, il n’y a plus que le saint, que la sainteté".
Dans la sainteté, il n’est pas question "d’espace sur lequel il ne faut pas empiéter" ni de personnalité qui fascine par son charisme. "La sainteté, c’est au contraire un chemin de grande humilité, de dégagement à l’égard de soi-même pour suivre le Christ sur un chemin différent pour chacun." La sainteté est synonyme non pas de supériorité mais plutôt de charge, de responsabilité. "On est aux antipodes du sacré. La sainteté, elle va désacraliser."
Qui peut accéder à la sainteté ?
"Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint" (Lv 198, 2), dit Dieu dans la Bible. Un verset qui a fait couler beaucoup d’encre. Si Dieu est saint, qui donc peut prétendre accéder à la sainteté ? On peut penser au peuple élu, à l’Église, à l’ensemble des chrétiens…
"Dans le Nouveau Testament, les membres de l’Église de Corinthe ou de Jérusalem sont appelés les saints. Ce qui montre bien qu’ils ne sont pas irréprochables sur le plan moral", nous dit Frédéric Rognon. Il s’agit de ceux qui ont choisi de suivre le Christ. En ce sens, on comprend mieux pourquoi on dit que l’Église est sainte. La sainteté n’a donc rien à voir avec l’héroïsme.
"La sainteté n’est pas confortable." L’image la plus parlante est sans doute celle de l’exode, après la sortie d’Égypte, le peuple hébreu traverse le désert pendant quarante ans et ne se nourrit que de la nourriture à laquelle Dieu pourvoit. "Le désert, c’est l’expression même de cette liberté à l’égard de soi car on ne peut que s’en remettre à Dieu quand on est dans le désert. La liberté et la sainteté c’est vraiment le contraire de la puissance."
L’autolimitation manifeste notre libération à l’égard de toutes nos servitudes et notamment du travail
Faire l'expérience de ses limites
La limitation est l’une des conditions de la sainteté, pour Jacques Ellul. Le théologien protestant avait identifié chez ses contemporains une généralisation de l’irresponsabilité. Il avait notamment été marqué par le procès de Nuremberg. Procès qui "a mis en exergue l’irresponsabilité de ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité et qui renvoyaient toujours aux ordres qu’ils avaient reçus".
Si les textes bibliques nous invitent à l’autolimitation, ce n’est donc pas sans raison. Au cœur de cet encouragement on trouve l’institution du shabbat. Au Livre 20 du Livre de l’Exode, le shabbat est rapporté au septième jour de la création, où Dieu s’arrête de créer. Le Livre du Deutéronome, au chapitre 5, insiste sur le lien entre le shabbat et la libération de l’esclavage.
"L’autolimitation manifeste notre libération à l’égard de toutes nos servitudes et notamment du travail." Ce pourquoi Jacques Ellul propose à chacun finalement "de faire shabbat", c’est-à-dire de "poser des limites pour nous-mêmes, de manière à ne pas être emportés par nous-mêmes et nos tendances qui nous emportent là où on ne souhaite pas aller".


Mieux comprendre le monde, dans lequel nous sommes invités à vivre en chrétiens, grâce aux travaux des historiens, des sociologues et des artistes ainsi qu’à travers la réflexion philosophique. C'est ce que vous proposent Monserrata Vidal et Sarah Brunel.




