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La religion chrétienne préfère-t-elle la souffrance au plaisir ?

La religion chrétienne préfère-t-elle la souffrance au plaisir ?

Un article rédigé par Madeleine Vatel, avec OR - RCF, le 3 mai 2026 - Modifié le 10 mai 2026
Halte spirituelleVive la thalasso en Dieu ! 1/5 Ce qui parasite la joie

Le plaisir est-il étranger à la religion chrétienne ? Pourquoi a-t-il été si longtemps tabou ? Et pourquoi l'idée qu'il fallait souffrir pour plaire à Dieu s'est-elle si facilement répandue dans le christianisme ? En lisant les Évangiles, et même les textes des Pères de l'Église, on comprend qu'il ne faut "ni asphyxier, ni étrangler, ni étouffer" ce que nous sommes...

Selon un "vieux schéma mythologique", le bonheur de Dieu est en symétrie inverse à celle de ses créatures. Pour ajouter du bonheur du côté divin, il faut en enlever côté des êtres que Dieu a créés.  (illustration : Flagellants au XIVe siècle, Pierre Grivolas, 1906, musée Calvet, Avignon. ©wikimedia commons)Selon un "vieux schéma mythologique", le bonheur de Dieu est en symétrie inverse à celle de ses créatures. Pour ajouter du bonheur du côté divin, il faut en enlever côté des êtres que Dieu a créés. (illustration : Flagellants au XIVe siècle, Pierre Grivolas, 1906, musée Calvet, Avignon. ©wikimedia commons)

Jusqu’à la Pentecôte, les catholiques sont toujours dans le temps pascal. Il y a eu avant cela les quarante jours du Carême, où on a vu ressurgir des initiatives pour vivre un Carême exigeant. Les rites de la Passion et le souvenir des souffrances de Jésus sont, dans certaines régions du monde, l’occasion de scènes de dévotion populaire qui, parfois, semblent être de lointains héritages de la tradition des flagellants, qui s'est répandue dans l’Occident chrétien au cours du Moyen Âge.

Si les liens entre la pratique de la religion chrétienne et recherche de la souffrance semblent presque évidents, toute idée de plaisir paraît à l’inverse étrangère au christianisme. L’idée qu’il faut souffrir pour plaire à Dieu ou augmenter sa foi est-elle présente dès les origines du christianisme ? Que dit l’Église catholique du plaisir ? 

En régime chrétien, le plaisir "est un grand tabou, effectivement, reconnaît Frère Sylvain Detoc, dominicain, auteur du livre "Au bon plaisir de Dieu - L’Évangile du bien-être" (éd. Cerf, 2025). Ça l’a été en tout cas longtemps. Dans toute la littérature spirituelle, on est même allés très, très loin dans le sens inverse." Docteur en littérature et en théologie, Sylvain Detoc enseigne les Pères de l’Église à l’Institut catholique de Toulouse et à l’université pontificale Saint-Thomas d’Aquin à Rome. 

Le titre de son livre fait immédiatement penser au célèbre roman de Jean d'Ormesson, "Au plaisir de Dieu". Il fait aussi et surtout écho à la traduction du terme grec "eudokia", si souvent employé par les Pères de l'Église. En revenant à leurs écrits, nous pouvons redécouvrir ce qui fait (vraiment) plaisir à Dieu. Et remonter le temps, à contre-courant de ces déviances qui ont "pollué", comme l’affirme le dominicain, le christianisme pendant des siècles.

Le plaisir : étranger à la religion chrétienne ?

Paru en 2020 en Italie, le livre d’entretiens du pape François avec Carlo Petrini, "La Terre de demain" (éd. Seuil, 2021) avait fait parler de lui dans les médias - dont beaucoup avaient surtout relayé les propos du souverain pontife non pas sur l’écologie intégrale mais sur le plaisir. Comme s’il était étonnant de voir un chef de l’Église catholique affirmer que le plaisir "n'est ni catholique, ni chrétien, ni autre chose, il est simplement divin".

Pourtant, quand on lit la Bible et ses commentaires par les tout premiers théologiens, en particulier les Pères de l’Église, on est en droit de dire que le christianisme est bien "une religion du bien-être et de l’accomplissement de soi", selon Sylvain Detoc. Et si se nourrir, se détendre, se reposer ou même prendre soin de soi, était pleinement compatible avec une vie spirituelle authentiquement chrétienne ? 

"Notre consistance humaine est si belle dans la Bible, s'émerveille le théologien. La Bible qui nous dit qu’elle est façonnée à l’image et à la ressemblance de Dieu, qu’elle est faite pour s’épanouir ici-bas dans l’amitié avec Dieu et au-delà de cette vie terrestre dans la gloire." Pour le dominicain, on "naît dans la glaise pour s’épanouir dans la gloire" et tous cela représente "une sorte d’éclosion et d’épanouissement continus". Comment en est-on venus à promouvoir la compression du corps et l’extinction du désir ?

 

Plus je me détruis plus je rends gloire à Dieu : c’est gravement faux du point de vue théologique. Ça ne rend pas gloire au créateur de détruire les créatures qu’il a faites et qu’il est en train de sauver

 

Contre le plaisir : ces "déviances" qui ont "pollué" le christianisme

Quelles sont donc ces "déviances" qui, selon le théologien, ont "pollué" le christianisme ? Plusieurs courants de spiritualité, dès les premiers siècles, puis au Moyen Âge mais aussi au cours des XVIIIe, XIXe siècles, ont favorisé "une doctrine sombre, ce que l’on appelle l’ombre portée de l’augustinisme, décrit le théologien. Cette manière de radicaliser l’enseignement de saint Augustin a donné lieu à de véritables maladies spirituelles. Des maladies qui se glissent, des tumeurs, des idées folles, comme ça, qui s’emballent et on ne sait pas trop pourquoi elles continuent à métastaser."

Parmi ces "maladies spirituelles", il y a ce que le théologien appelle "le schéma des vases communicants". Il s’agit de cette "vieille idée, qui parcourt notre foi depuis l’Antiquité chrétienne, qui la pollue, selon laquelle nous faisons concurrence à Dieu". Selon ce "vieux schéma mythologique", le bonheur de Dieu est en symétrie inverse à celle de ses créatures. Pour ajouter du bonheur du côté divin, il faut en enlever côté des êtres que Dieu a créés. 

Avec ce type de raisonnement, "on finit par établir des équations folles entre être heureux et être dans le péché, prévient le théologien. Comme si le péché était une source de bonheur : non, il n’y a pas de bonheur dans le péché, le péché c’est toxique, ça finit toujours par faire du mal !"

En France, il y a eu tout un courant de spiritualité qui s’est développé autour de l’idée de rendre gloire à Dieu par le sacrifice - "pas au sens biblique de l’offrande, dès généreux, mais au sens de se détruire, décrit Sylvain Detoc. Plus je me détruis plus je rends gloire à Dieu : c’est gravement faux du point de vue théologique. Ça ne rend pas gloire au créateur de détruire les créatures qu’il a faites et qu’il est en train de sauver."

Cette approche doloriste de la foi chrétienne se retrouve chez certains grands prédicateurs jansénistes du XVIIe siècle - le jansénisme, qui est "une des métastases de l’augustinisme" promeut "un christianisme très raide, très sombre, avec l’idée que très, très peu de personnes seront sauvées, et encore ce n’est pas sûr !"

 

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Qu’est-ce qui fait plaisir au Dieu des chrétiens ? 

Quel est le "bon plaisir" de Dieu ? "Bon plaisir", c’est ainsi que l’on traduit le terme grec "eudokia", qui signifie aussi volonté ou désir. On le trouve souvent dans la littérature patristique, et notamment dans les textes d’Irénée de Lyon. « [Le don de Dieu] ne relève que du seul "bon plaisir" (eudokia) du Père. Irénée de Lyon… a le mérite d’avoir élaboré une première théologie qui part de ce "bon plaisir" » (Joseph Wolinski, Histoire des dogmes, 1994, cité par Guillaume Bady).

"Le slogan d’Iréné par excellence, c’est : la gloire de Dieu c’est l’Homme vivant, décrit le dominicain. C’est tout le contraire des vases communicants. Plus il y a d’un côté plus il y aura de l’autre, en quelque sorte." Ainsi, selon Sylvain Detoc, "il n’y a pas à lutter contre ce qu’est la nature humaine, la vie terrestre, pour gagner son ciel. Ce qu’on va laisser à la porte du Ciel c’est notre péché, ce n’est pas notre nature humaine."

Et cette cette vision est bien plus fidèle aux Évangiles que celle, mortifère, d’étouffer son talent ou ses désirs. Il n’y a qu’à lire la parabole du semeur, celle du grain de sénevé, ou encore celle des talents. "Plus la créature faite à l’image et à la ressemblance de dieu va s’épanouir et fructifier, et plus Dieu va être glorifié, explique le dominicain. À condition que cet épanouissement ne soit pas égoïste, qu’il doit mis au service généreusement de l’humanité toute entière dans l’Église."

Il ne faut donc "ni asphyxier, ni étrangler, ni étouffer ce que je suis", affirme le dominicain. Il cite pour exemple l’histoire de Geneviève Gallois, en religion Mère Geneviève. Entrée en 1917 chez les Bénédictines de la rue Monsieur, cette grande artiste avait grandi dans un climat très anticlérical. Et en réaction, après sa conversion, elle a conservé l’idée qu’il lui fallait "détruire son art", étouffer en elle son talent d’artiste pour glorifier Dieu, comme le raconte Sylvain Detoc. Elle a vécu ainsi pendant une vingtaine d’années, jusqu’à sa rencontre avec Paul Alexandre connu pour être le mécène de Modigliani, la découvre et l’encourage petit à petit à créer. À enfin déployer ses talents artistiques, "pour rendre gloire à Dieu et la rendre heureuse".

 

Émission Halte spirituelle © RCF
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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