[Évangile du dimanche] Pains et poissons à volonté
C'est un texte très particulier de l'Évangile qui est lu ce dimanche. Le récit de la multiplication des pains est rapporté par les quatre évangélistes et Matthieu, tout comme Marc, le raconte à deux reprises. Des foules immenses sont rassasiées après un miracle de Jésus. Et pourtant, celui-ci voulait s'isoler, rester seul au désert, lieu de l'épreuve...
James Tissot, Le miracle des pains et des poissons (La multiplicité des pains) ©wikimedia commonsÉvangile du dimanche 2 août (Mt 14, 13-21)
En ce temps-là, quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit en barque pour un endroit désert, à l’écart. Les foules l’apprirent et, quittant leurs villes, elles suivirent à pied. En débarquant, il vit une grande foule de gens ; il fut saisi de compassion envers eux et guérit leurs malades.
Le soir venu, les disciples s’approchèrent et lui dirent : « L’endroit est désert et l’heure est déjà avancée. Renvoie donc la foule : qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture ! » Mais Jésus leur dit : « Ils n’ont pas besoin de s’en aller. Donnez-leur vous-mêmes à manger. »
Alors ils lui disent : « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » Jésus dit : « Apportez-les moi. » Puis, ordonnant à la foule de s’asseoir sur l’herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule.
Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants.
Source : AELF
Le célèbre passage de la multiplication des pains, raconté dans l’évangile de Matthieu, se tient dans un contexte douloureux. Jésus vient d’apprend la mort de Jean-Baptiste. Son cousin a été tué par Hérode. De plus, à la fin du chapitre précédent, il a quitté Nazareth où il a été mal reçu. Jésus se retire donc au désert pour vivre seul cette épreuve mais il laisse les foules aller à lui et va même jusqu’à faire des miracles. Comment comprendre dans ce contexte le miracle de la multiplication des pains ? En quoi cet épisode du Nouveau Testament est-il si particulier et si important pour les chrétiens ?
La multiplication des pains, une référence à l’Ancien Testament
Le mot miracle n’apparaît pas dans ce texte. Et pourtant, il y a bien quelque chose d’extraordinaire qui se passe. "Il y a une incohérence quelque part à vouloir nourrir des milliers de personnes avec cinq pains et deux poissons." On peut y voir une référence précise à l’Ancien Testament, précise la théologienne, où, dans le Livre de l’Exode, Dieu nourrit son peuple avec une nourriture merveilleuse.
"Matthieu maîtrise très, très bien le Premier Testament et s’appuie fortement dessus. On verra comment il calque ce récit sur celui du Deuxième Livre des Rois, au chapitre 4." Un livre où le prophète Élisée lui aussi multiplie des pains, mais cette fois, il y a aura "vingt pains d’orge" (2 R 4, 42) pour cent personnes.
Chez l’évangéliste Matthieu, comme souvent dans le Nouveau Testament, les proportions sont augmentées par rapport au récit de la Première Alliance. Chez Matthieu, on a en effet cinq pains pour "environ cinq mille personnes" (Mt 14, 21) - "10.00 personnes", estime la théologienne, qui suppose qu’il faudrait en réalité compter les femmes et les enfants, souvent occultés dans les récits bibliques.
Une préfiguration de l’instauration de l’eucharistie
En réalité, l’épisode de la multiplication des pains est raconté plusieurs fois dans le Nouveau Testament. On le trouve dans les quatre évangiles. Les évangiles de Matthieu et Marc le décrivent à deux reprises. "C’est dire l’importance qu’il y a à ce passage, à ce miracle, qui va servir évidemment de base à ce qu’on lira plus tard sur l’instauration de l’eucharistie, explique Sylvaine Landrivon. Puisque le texte de Matthieu 26 sur l’eucharistie reprendra y compris dans la forme les mêmes termes que la multiplication des pains."
On parle de première multiplication (Mt 14 et Mc 6) et de seconde multiplication (Mt 15 et Mc 8). Lors de la première multiplication, Jésus nourrit 5.000 hommes avec cinq pains et deux poissons. On ramasse ensuite douze paniers de restes. Lors de la seconde multiplication, ce sont 4.000 personnes qui sont nourries avec sept pains et des poissons. On ramasse sept corbeilles de restes.
Si les chiffres de cinq pains ou deux poissons ont peu d’importance, ceux des restes : sept ou douze ont une symbolique forte dans les Écritures. Ce sont les chiffres de la plénitude, de la totalité : douze, dans "une vision archaïque, palestinienne", correspond aux douze tribus d’Israël. Sept, dans "une version hellénistique" est le chiffre de la plénitude.
Jésus pris aux tripes par les foules
L’importance du miracle se comprend dans le contexte bien particulier de la solitude que Jésus vient chercher au désert, le lieu de l’épreuve. "Nous ne sommes plus qu’à 80 versets du passage où Jésus va exposer à ses compagnons qu’il va être mis à mort pour ressusciter le troisième jour", rappelle la théologienne.
Alors que Jésus se met en retrait "parce qu’aucun humain ne peut vraiment l’accompagner à l’épreuve qui l’attend", il est pris aux tripes par la foule - ce que l’on traduit par "il fut saisi de pitié", ou "de compassion", devrait, littéralement, être traduit par "il fut pris aux entrailles" car le mot grec "splagchna" évoque les entrailles. "C’est plus que de la pitié, insiste la théologienne, ça traduit un sentiment extrêmement violent, qui met de l’intimité dans l’attachement."
Jésus est ému par "l’état d’abandon de la foule, qui n’a pas de guide, qui est sans assistance". Devant toutes ces personnes qui viennent à lui qui souffrent physiquement, psychiquement, il les voit une à une, "chacune dans leur individualité, et ça le touche jusqu’au plus profond de lui-même".
Le miracle de la multiplication des pains préfigure l'institution de l'eucharistie, que Jésus signifiera lors de son dernier repas, avant sa Passion. Mais le mot central de l'épisode est "splagchna", le mot grec qui traduit "rahamim", le terme hébreu qui désigne l’amour de Dieu, un amour maternel, miséricordieux.


Peu de nos contemporains connaissent les Évangiles. Ils n'y sont pas hostiles mais ils n'ont plus d'occasion d'y avoir accès. C'est partant de ce constat que, avec l'éclairage d'un bibliste, Béatrice Soltner propose chaque semaine un texte d'Évangile pour qu'il soit entendu (ou réentendu), pour en savourer la nouveauté et faire l'expérience que - si incroyable que ce soit à l'heure de l'instantanéité - cette parole écrite il y a plus de 2.000 ans nous rejoint toujours au plus profond.




