Comment les chrétiens ont fait de la Pâque juive une fête chrétienne
Un grand nombre de textes des Pères de l'Église portent sur la fête de Pâques. Sans doute parce qu'aux premiers siècles de l'Église, "Pâques est le début et le centre de tout". C'est à partir du mystère de la mort et de la résurrection de Jésus, dont la symbolique a été greffée sur la Pâque juive, que les chrétiens vont réinterpréter les textes de l'Ancien Testament.
"La mer Rouge comme symbolisme baptismal, ça va être vraiment omniprésent dans la tradition chrétienne." ©Maeva Destombes / Hans LucasLa fête de Pâques "a tout de suite été centrale, d’une importance essentielle pour les chrétiens", nous dit Bernard Meunier, spécialiste des Pères de l'Église. Il nous faut donc imaginer une période de la vie de l'Église où, durant trois siècles, il n'y avait pas autant de temps liturgiques qu'aujourd'hui, ni Avent ni Carême. Le mystère pascal, celui de la mort et de la résurrection de Jésus, c'est donc "le pilier sur lequel tout s’est construit". Or, la Pâque était d'abord une fête juive, que Jésus lui-même a célébrée lors de son dernier repas. Comment a-t-on fait de la Pâque juive une fête chrétienne ? Et quel a été le rôle des Pères de l'Église ?
Quand Pâques était la seule fête chrétienne
La fête de Pâques occupe une place importante dans la littérature patristique. "C’est le début et le centre de tout", explique en effet Bernard Meunier, qui a enseigné les Pères de l’Église à la Faculté de théologie de l’université catholique de Lyon (Ucly) et a été membre de l’équipe des Sources Chrétiennes comme chercheur au CNRS. Pâques, dit-il, "au début, c’est même la seule fête, il n’y a rien d’autre dans le calendrier liturgique".
Il faut attendre le IVe siècle pour avoir un calendrier liturgique comparable à celui d’aujourd’hui. "Pendant trois siècles, l’Église n’a pas vécu dans un temps liturgique très structuré. Il y avait Pâques, une fête dont Tertullien dira non sans fierté : Nous n’avons qu’une fête mais elle dure cinquante jours !" Cinquante jours "parce que le temps pascal durait jusqu’à la Pentecôte qui en était la conclusion".
La période des cinquante jours après Pâques a donc donné son nom à la fête chrétienne de la Pentecôte. Or, dans le judaïsme, dès le deuxième soir de Pessah commence l’omer, c’est-à-dire le décompte des quarante-neuf jours qui mènent à Chavouot, la fête du don de la Torah. On peut supposer que cette tradition "a perduré chez tous les chrétiens d’enracinement juif, nous dit Bernard Meunier, puisque beaucoup de chrétiens jusqu’à la fin du IIe siècle avaient cette double appartenance, ils se sentaient à la fois juifs, continuant la pratique de la loi de Moïse, et disciples de Jésus. Cette double appartenance n’a pas posé de problème pendant pas mal de temps."
Le mystère pascal, point de départ de controverses autour de l’interprétation des Écritures
Dans la littérature patristique, qui émerge à partir du IIe siècle, la fête de Pâques occupe une place importante. Or, ces textes qui portent sur la Pâque sont dans une large mesure assez défavorables aux Juifs. "Il y a un passif assez lourd, nous dit Bernard Meunier, énormément de textes, de controverses, des homélies ou des traités contre les Juifs et les judaïsants." Était-ce une manière pour ces Pères de l’Église de détacher la Pâque chrétienne de la Pâque juive ?
La fête de Pâques telle qu’elle a été interprétée par les chrétiens représente un point nodal sur le plan spirituel et théologique, un point de rupture et de continuité en même temps. C'est en effet sur l'idée du mystère pascal que repose toute une réinterprétation des Écritures. Comme le dit Bernard Meunier, "Pâques est avant tout la mort et la résurrection du Christ. Donc on a voulu montrer que tout cela était annoncé dans les Écritures".
Ceci est arrivé "afin que s’accomplisse l’Écriture", peut-on lire dans les Évangiles. Et quand les premiers chrétiens ont lu par exemple le Psaume 21 - celui où il est dit : "ils me percent les mains et les pieds" (Ps 21, 17) - ils ont pu y trouver "autant d’arguments, de témoignages, de signes que c’est bien Jésus celui en qui ils ont cru qui venait accomplir l’Écriture".
"Le mystère pascal a été un des premiers lieux de fixation de ces controverses autour de la façon de lire l’Écriture : Est-ce que les Juifs ont raison en refusant que Jésus soit le messie ? Est-ce que les chrétiens ont raison en affirmant que c’est bien Jésus qui était annoncé par les Écritures ? C’est autour du mystère pascal que ça a commencé et puis ensuite ça s’étendra."
Pour le spécialiste des Pères de l’Église, "on pourrait presque parler d’une tentative de confiscation des Écritures juives par les chrétiens". Par exemple, Justin de Naplouse dans son Dialogue avec Tryphon, au milieu du IIe siècle, écrit en substance : "Ces Écritures au fond, elles sont à nous, résume Bernard Meunier, parce que nous, nous savons les lire. Nous, nous comprenons qu’elles annonçaient le Messie, nous croyons en ce messie, vos vous ne l’avez pas reçu etc." Et "cette confiscation, un peu, des Écritures juives par les chrétiens, ça s’est cristallisé au début sur les récits de Pâques".
Un symbolisme chrétien greffé sur la Pâque juive
De leur réinterprétation de la Pâque juive, les chrétiens ont conservé sa bipolarité. Avec d’une part "le symbolisme du retour à la vie". Bernard Meunier rappelle que Pessah, dans sa version primitive, était une fête agricole au début du printemps, une fête "sur laquelle s’est greffée la sortie d’Égypte". Par ailleurs, Pessah, c’est aussi la célébration de "la naissance peuple comme peuple libre et l’entrée dans la terre".
Pour les chrétiens, il a été facile, voire évident, de greffer "le mémorial du Christ", comme le dit Bernard Meunier, sur le symbolisme du passage de la mort à la vie, de la Pâque juive. "Et puis Pâques comme libération du péché, ça, c’est la relecture symbolique de la sortie d’Égypte où l’Égypte et pharaon représentent le mal et le péché, d’où le croyant est appelé à émerger. La mer Rouge comme symbolisme baptismal, ça va être vraiment omniprésent dans la tradition chrétienne."
Il y a eu, au cours des premiers siècles, des communautés chrétiennes qui ont continué à célébrer la Pâque le 14 du mois de nissan, c’est-à-dire le jour de Pessah selon le calendrier hébraïque. C’est ce que l’on appelle la tradition quartodécimane. Mais à mesure que s’est imposée dans le monde chrétien la célébration de Pâques le dimanche, cette tradition est devenue minoritaire, "réduite aux Églises asiates, d’Asie mineure, qui souvent étaient des Églises johanniques, autour d’Éphèse".
En 325, au concile de Nicée, la date de la fête chrétienne de Pâques a été définitivement dissociée de la date de Pessah. Les quartodécimans ont même "été considérés comme hérétiques à la fin de l’Antiquité, nous dit Bernard Meunier. On ne veut plus de cette double célébration qui est peut-être en même temps une autre théologie. Peut-être aussi - et ce n’est pas forcément à la gloire de l’histoire de l’Église - qu’on ne voulait vraiment plus de trace du judaïsme, qu’on a voulu vraiment mettre à distance d’une façon ferme et évidente en ne fêtant plus Pâques le même jour."


Comment comprendre les rites, les fêtes qui rythment le calendrier hébraïque ? Comment lire la Bible à la lumière de la tradition juive ? Qu’apporte la lecture du Talmud ou les textes de Maïmonide à un croyant juif... ? Chaque semaine, dans un dialogue avec un fin connaisseur du monde juif, Odile Riffaud nous fait entrer dans la richesse de cette tradition religieuse qui est à la racine du christianisme et de l’islam.




