Catholiques en Algérie : pourquoi une présence chrétienne en terre d'islam ?
La visite de Léon XIV en Algérie n'était pas un pèlerinage sur les traces des dix-neuf martyrs béatifiés en 2018, même si le pape en a parlé dans ses discours. Morts il y a trente ans, Mgr Pierre Claverie ou les moines de Tibhirine sont laissé des témoignages poignants d'humilité et de fidélité au Christ et au peuple algérien. Ils nous enseignent sur le sens de cette présence chrétienne en terre d'islam. Dom Thomas Georgeon, trappiste et postulateur de leur cause en béatification, nous parle cette "présence qui n’attend rien en retour".
"C'est une présence qui n’attend rien en retour, juste rendre le Christ présent en cette terre d’Algérie", explique Dom Thomas Georgeon - Crédit photo : DRDu 13 au 15 avril, Léon XIV fait une visite historique en Algérie, avant de poursuivre son voyage en Afrique subsaharienne - au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale, jusqu'au 23 avril. C’est donc la première fois qu’un pape se rend Algérie. Le symbole est d’autant plus fort que Léon XIV, élu il y a bientôt un an à la tête de l’Eglise catholique, est membre de l'ordre de saint Augustin. À ce titre, il s’est déjà rendu à deux reprises en Algérie.
Léon XIV en Algérie "ne fait pas un pèlerinage sur les traces des dix-neuf martyrs"
On serait tenté également de voir une symbolique dans la date. Le souverain pontife foule la terre d’Algérie trente ans après l’assassinat des sept moines de Tibhirine et de Mgr Pierre Claverie. Mais "l’objet de son voyage, c’est de rencontrer l’Algérie, l’Église d’Algérie et les Algériens aujourd’hui, assure Dom Thomas Georgeon. Ce n’est pas un voyage qui est tourné vers le passé mais c’est un voyage qui est sur l’aujourd’hui de la vie de ce pays et de la vie de l’Église dans ce pays."
Le postulateur de la cause en béatification des dix-neuf martyrs d’Algérie assure que Léon XIV "connaît relativement bien les circonstances et l’histoire des différentes personnes impliquées particulièrement les deux sœurs augustiniennes Esther et Caridad. Il connaît assez bien Mgr Claverie et les frères de Tibhirine." Toutefois, insiste Dom Thomas Georgeon, "ce qui est important c’est que le pape ne fait pas un pèlerinage sur les traces des dix-neuf martyrs, ce n’est pas du tout l’objet de son voyage".
Dans son discours aux catholiques d'Algérie, ce lundi 13 avril, Léon XIV a tout de même évoqué la mémoire des martyrs d'Algérie, des moines de Tibhirine et notamment de frère Luc. Des hommes et des femmes dont les témoignages nous aident à comprendre le sens de la présence chrétienne en terre d’islam.
Pourquoi une présence chrétienne en terre d'islam ?
La présence des chrétiens en Algérie peut interpeller. Ces chrétiens ne sont pas là pour évangéliser ou convertir. C’est "une présence qui n’attend rien en retour, décrit Dom Thomas Georgeon, juste rendre le Christ présent en cette terre d’Algérie".
Archevêque d’Alger de 1954 à 1988, le cardinal Léon-Étienne Duval avait été "le premier à conceptualiser ce que pouvait être la présence d’une Église dans une population qui ne partage pas la foi de l’Église", rappelle Dom Thomas Georgeon. Un type de mission que l’Église catholique relie à l'idée d'une "secrète fécondité de l’apostolat".
Lors de la béatification des dix-neuf martyrs d’Algérie, en 2018, c’est cela qui a été mis en avant : une manière d’être qui se veut discrète. "C’est un peu le grain de blé qui est semé et qui meurt pour donner du fruit", explique celui qui a conduit le dossier en béatification. Il décrit "une Église de la rencontre et de l’amitié".
"C’est une Église qui est vraiment au service de la population, à l’image d’une diaconie au service des plus pauvres, des plus démunis de ce pays." Et selon le trappiste, "dans un monde où doit être utile, rentable, cette dimension de la gratuité est quelque chose qui parle beaucoup à nos contemporains".
Le sens de l'eucharistie pour comprendre la présence des chrétiens en Algérie
La grande particularité de l'Église catholique d'Algérie est d'être à la fois modeste par le nombre de ses fidèles et riche en témoignages de vies données pour le peuple algérien. En particulier ceux des dix-neuf martyrs qui nous aident à comprendre le sens de cette présence chrétienne en terre d'islam.
Rester ou partir : c'est le choix qu'ont dû faire les prêtres, religieuses et religieux à partir du 8 mai 1994, jour de l’assassinat à Alger de Frère Henri Vergès et de sœur Paul-Hélène Saint-Raymond. Les catholiques d'Algérie ont alors compris qu’ils n’allaient pas être protégés. Certains ont fait le choix de rester. Pourquoi cette décision si radicale qui les exposait ? Ont-ils été des "jusqu'au-boutistes" ?
"Je ne dirais pas jusqu'au-boutistes", réfute Dom Thomas Georgeon. Ils n'ont pas recherché le martyr. Ils ont voulu aimer jusqu'au bout, ce qui n'est pas la même chose. Et c'est très "johannique", selon le trappiste. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime." (Jn 15, 13), lit-on dans l'évangile de Jean.
Pour décider s’ils devaient rester ou partir, les prêtres, religieuses et religieux ont pris le temps de discerner. Mgr Henri Tessier, l’archevêque d’Alger pendant la décennie noire, les a encouragés à mener un discernement, où "l’eucharistie a eu une place très importante". L'eucharistie comme "lieu de la rencontre avec un grand R, avec le Christ, dans son corps et dans son sang. Et puis de la rencontre entre eux, ce lieu où ils pouvaient enrichir et approfondir leur communion entre eux."
Ces hommes et ces femmes avaient consacré leur vie au Christ et au peuple algérien. "Il y a une dimension très eucharistique dans la vie de ces bienheureux martyrs d’Algérie." Il se trouve justement que Sœurs Esther et Caridad, deux religieuses augustiniennes espagnoles, ont été assassinées en se rendant à l’eucharistie, le 23 octobre 1994. "Elles ont été tuées à la porte de l’église." Sœur Odette Prévost a aussi été assassinée en sortant de l’eucharistie, le 10 novembre 1995. Dom Thomas Georgon y voit "un lien avec le Christ qui se donne dans son corps et dans son sang jusqu’au bout pour le salut des Hommes".
Les dix-neuf martyrs d’Algérie vont-ils devenir saints ?
Béatifiés en 2018, les dix-neuf martyrs d’Algérie seront-ils bientôt canonisés ? Leur canonisation "n’est pas imminente", nous arrête Dom Thomas Georgeon. La reconnaissance du martyr n’exige pas de miracle pour une béatification, mais en faut un pour une canonisation. "Pour l’instant, il n’y a pas de témoignage de guérison inexpliquée par la science et durable."
Par ailleurs, il est compliqué de faire reconnaître un miracle quand c’est tout un groupe de personnes qui ont été béatifiées ensemble. "Il faut prouver que le miracle a été obtenu par l’intercession de tout le groupe." Actuellement selon les normes de la congrégation pour la cause des saints, on ne peut pas ouvrir la voie à la canonisation du groupe si un miracle est reconnu par l’intercession d’un des membres du groupe.
La cause en béatification s’annonçait longue et complexe notamment pour des raisons diplomatiques. Qu’elle ait eu lieu est, selon Dom Thomas Georgeon, "déjà un miracle !"


Chaque semaine, un chrétien témoigne de sa foi. Qu’il la vive dans des circonstances très particulières ou en toute simplicité, qu’il ait vécu des choses extraordinaires ou pas, il raconte pourquoi la rencontre avec le Christ a changé sa vie. Une dizaine de producteurs du réseau RCF réalisent à tour de rôle cette émission.




