Laurent Landete | L'Europe peut-elle oublier ce qui l'a faite ?
Le 11 septembre, le Collège des Bernardins ouvre ses rencontres européennes. La question posée n'a rien d'anodin : l'Europe peut-elle oublier ce qui l'a faite ? C’est la question qui animera les rencontres européennes qui auront lieu au Collège des Bernardins les 11 et 12 septembre prochains. Et à la fin du mois, le pape Léon XIV viendra à Metz autour de ce même thème : « Aux racines de l’Europe, pour la paix et l’unité ».
Laurent Landete, directeur du collège des Bernardins, et membre du Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie. Crédits : DRSans préjuger de ce que dira le pape Léon XIV, ces trois mots - racines, paix, unité - méritent déjà notre attention. Lorsqu'on évoque habituellement les racines chrétiennes de l'Europe, on pense à une question identitaire, à ce que l'Europe serait, ou ne serait plus. Or, une civilisation ne regarde pas son histoire pour se refermer sur elle-même. Elle la regarde pour comprendre ce qu'elle a reçu, ce qu'elle en fait et ce qu'elle veut transmettre.
Qu'est-ce que cette histoire chrétienne change encore à l'Europe ?
Elle a profondément façonné son idée de l'homme. La dignité de toute personne, la liberté de conscience, la distinction entre le pouvoir politique et spirituel et l'idée que la raison du plus fort n'est pas forcément la meilleure. Bien sûr, l'Europe n'a pas toujours été fidèle à ces principes-là. Son histoire chrétienne elle-même est traversée de schismes, de guerres et de violences.
Mais justement : se souvenir, ce n'est pas idéaliser son passé... ni le réduire non plus à ses fautes d'ailleurs. Le cardinal Lustiger - dont nous célébrons ces jours-ci le centenaire de la naissance - disait que les peuples européens sont profondément déterminés par leur « mémoire historique ». Mais cette mémoire n'est pas un musée, car elle travaille encore notre présent et « oriente nos valeurs », disait-il encore.
La paix rejoint-elle la question des racines ?
Regardons l'acte fondateur de l'Europe contemporaine. En 1951, mettre en commun le charbon et l'acier entre la France et l'Allemagne pouvait sembler une décision économique. Mais après deux guerres mondiales, le charbon et l'acier signifiaient aussi autre chose : la puissance industrielle avec laquelle on avait fabriqué les armes pour se détruire.
Les mettre en commun, c'était décider que l'ennemi d'hier pouvait devenir le partenaire de demain. C'était, d'une certaine manière, accomplir cette parole du prophète Isaïe : « De leurs épées, ils forgeront des charrues ». Autrement dit : au commencement de l'Europe politique, il y a une idée - une racine - qui n'est pas d'abord économique. Il y a la réconciliation.
Cette référence chrétienne peut-elle encore rassembler une Europe sécularisée ?
Une société qui ne sait plus d'où viennent les valeurs qu'elle proclame risque progressivement de ne plus savoir pourquoi elles méritent d'être défendues. Et la question devient dramatiquement actuelle lorsque la guerre est revenue en Europe. Peut-être avons-nous trop longtemps pensé l'Europe comme un marché, une administration ou un équilibre de puissances. Mais on ne construit pas durablement une communauté humaine uniquement avec des intérêts communs, mais autour d'un bien commun.
Il faut donc une certaine idée de l'homme, de la liberté, de la vérité, de la responsabilité envers l'autre. Et surtout cette conviction, extraordinairement fragile mais féconde : que notre histoire ne nous condamne pas à répéter nos haines.




