Isabelle de Gaulmyn | L'islam ne doit pas être au centre de la campagne présidentielle
LE POINT DE VUE D'ISABELLE DE GAULMYN - Marine Le Pen n'aura pas attendu longtemps. Alors que les premiers frémissements de la campagne présidentielle commencent à peine à se faire entendre en cette rentrée, elle a choisi de placer au centre du débat une vieille obsession du Rassemblement national : la question de l'islam.
Isabelle de Gaulmyn est la présidente des Semaines Sociales de France. Crédits / DRSi elle est élue, Marine Le Pen proposera une loi de « lutte contre les idéologies islamistes » qui conduirait notamment à interdire le port du voile dans l'espace public. « S'il y a des femmes qui portent le voile en public, elles devront payer une amende », a expliqué l'un de ses proches, le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy.
Une telle mesure poserait évidemment de sérieux problèmes juridiques, puisqu'elle viserait spécifiquement les femmes musulmanes. Pour contourner l'obstacle, Marine Le Pen entend soumettre son projet à référendum. Là encore, la Constitution impose des limites précises à ce qui peut être soumis directement au vote des Français.
Pourquoi remettre le voile au centre de la scène politique ?
Parce que le sujet est politiquement rentable. Pour beaucoup de Français, le voile est devenu le symbole d'une perte supposée de l'identité et de la culture du pays, voire d'une société en voie « d'islamisation ». Derrière surgit rapidement la peur du « grand remplacement ». Autant de thèmes dont se nourrissent depuis plusieurs années les mouvements populistes en Europe.
Dans l'Église aussi le sujet est devenu clivant, et les catholiques se sont considérablement crispés autour de la question de l'islam. Comment l'expliquer ? Sans doute il y a eu le sort terrible réservé aux chrétiens d'Orient. Puis la vague migratoire qui a suivi, notamment après 2015, et qui a pu nourrir un sentiment d'insécurité ou de perte des repères. Et la crainte d'un islam qui voudrait imposer des normes religieuses à l'ensemble de la société.
Il ne s'agit pas de nier ces problèmes. Mais, précisément parce que nous sommes chrétiens, pouvons-nous y répondre par la stigmatisation de toutes les femmes musulmanes qui portent un voile ?
Quelle peut être une réponse catholique ?
D'abord, parce que nous sommes nous-mêmes croyants et que nous revendiquons le droit de vivre notre appartenance religieuse, nous devrions être particulièrement sensibles à la liberté de l'exprimer, y compris parfois par des signes visibles : un crucifix, une médaille… Porter un signe religieux n'est pas, en soi, revendiquer un projet politique.
Ensuite, notre tradition nous demande de partir d'une attitude d'estime envers les croyants musulmans. Le concile Vatican II le dit explicitement dans Nostra Aetate : « L'Église regarde aussi avec estime les musulmans. »
L'estime n'interdit évidemment pas la critique. Elle l'exige même lorsqu'elle est nécessaire. Mais elle est incompatible avec les simplifications.
Car l'islam est pluriel. La majorité des musulmans de notre pays veulent simplement vivre leur foi et leur vie de citoyens. Ils ne correspondent pas à cette représentation permanente du « musulman de banlieue » que certains discours politiques entretiennent.
Oui, il existe aussi une minorité qui instrumentalise la religion à des fins politiques. Elle est parfois très visible et peut être réellement dangereuse. Elle doit être combattue comme telle.
Mais faut-il en conclure que tout musulman serait, par nature, un militant de l'islamisme politique ? Évidemment non. Et nous, chrétiens, devrions peut-être le comprendre mieux que d'autres. Parce que nous savons qu'une foi ne se réduit pas à ses expressions les plus radicales, et que notre propre histoire nous a appris les dangers de l'instrumentalisation politique du religieux.
Les catholiques devraient donc se montrer particulièrement méfiants devant la fabrication politique d'un ennemi religieux. Lorsqu'un parti commence à décider quelle expression religieuse est acceptable, quel vêtement religieux peut être porté, ou quelle religion est suffisamment compatible avec l'identité nationale, les catholiques devraient se demander non seulement : « Que va-t-il arriver aux musulmans ? », mais aussi : « Quels principes de vie en société sommes-nous en train d'accepter ? ».


Des chroniqueurs d'horizons variés nous livrent leur regard sur l'actualité chaque matin à 7h10, dans la matinale de Pierre-Hugues Dubois :
- Le lundi : Etienne Pépin, directeur de la rédaction de RCF Notre Dame ;
- Le mardi : Madeleine Vatel, journaliste au service foi & spiritualité de RCF ;
- Le mercredi : Laurent Landete, directeur général du Collège des Bernardins ;
- Le jeudi : Isabelle de Gaulmyn, présidente des Semaines sociales de France ;
- Le vendredi : Erwan Cloarec, président du Conseil national des évangéliques de France et Elisabeth Walbaum, déléguée à la vie spirituelle à la Fédération de l'Entraide Protestante.




