Aymeric Christensen| La dramatique banalité des violences sexuelles sur mineurs
LE POINT DE VUE D'AYMERIC CHRISTENSEN - La publication de millions de documents des « Epstein Files », dans lesquels apparaissent des centaines de noms de personnalités, devient un scandale mondial. Comment garder une approche juste face à une telle affaire ?
Aymeric Christensen © DRC’est difficile de porter un regard juste sur une affaire aussi effrayante, sidérante, et dégoûtante. D’un côté, vous risquez de sombrer dans des interprétations conspirationnistes, de l’autre, à vouloir s’en tenir aux faits, on pourrait vous accuser de relativiser leur gravité. Alors, commençons par les faits : Jeffrey Epstein était un riche et influent homme d’affaires, doublé d’un criminel sexuel condamné il y a près de vingt ans pour avoir mis sur pied un système de prostitution de mineures. Manifestement, nombreuses de ses relations n’ont pas semblé très gênées par cette condamnation, jusqu’à son suicide en 2019.
Une mécanique qui ne surprend plus
Non, malheureusement, on connaît bien cette mécanique. L’argent et le sexe comme piliers de toute corruption morale, le sexe et l’argent comme portes ouvertes à toutes les compromissions. Toutes les spéculations deviennent possibles : qui a trempé dans ses affaires ? Jusqu’où ? Avec quel degré de connaissance ? Dans certains pays, en Norvège, au Royaume-Uni, le dossier penche vers le scandale d’État. En France, il a déjà provoqué la chute de Jack Lang et soulève beaucoup de questions sur d’autres figures politiques, économiques, culturelles. Mais c’est aussi le problème : pour l’heure, les millions de documents révélés posent plus de questions qu’ils n’apportent de vraies réponses, et il faudra du temps et du travail pour démêler les fils barbelés de ce grand déballage.
Face à l’agitation et aux spéculations, un conseil de prudence
Oui, parce qu’on ne le dira jamais assez : la transparence peut être une illusion, et surtout elle n’est pas toujours, en soi, la vérité. L’avalanche de courriels et de documents peut autant éclairer qu’aveugler, autant révéler que suggérer de faux liens entre des faits sans rapport. Et puis, l’impatience des réseaux sociaux est compréhensible, mais pas toujours bonne conseillère. Quel est l’objectif d’une telle enquête, si nécessaire soit-elle ? Faire tomber des gens au plus vite ou rendre justice aux victimes ?
Une extrême focalisation médiatique peut-elle nous détourner d’une attention réelle aux victimes ?
C’est le paradoxe de ces scandales, tellement tentaculaires qu’ils en deviennent hypnotisants. Or, avant de supposer, comme certains le font, un grand complot mondial d’élites corrompues, voire « pédosatanistes », sachons déjà tourner notre regard et notre énergie vers la dramatique banalité des violences sexuelles sur mineurs dans nos sociétés. Il y a eu la Ciase, il y a eu la Ciivise, mais a-t-on pris toute la mesure de ce fléau et celles qui s’imposent pour protéger les enfants, que ce soit dans les Églises, à l’école, dans le sport, le monde culturel, les familles, l’aide sociale à l’enfance ? Il est parfois plus facile de dénoncer la toile d’un pédocriminel puissant mais lointain que d’ouvrir les yeux sur des actes commis au plus près de nous. En résumé : oui, faisons toute la vérité sur l’affaire Epstein, mais sans la laisser nous distraire ou nous aveugler.


Des chroniqueurs d'horizons variés nous livrent leur regard sur l'actualité chaque matin à 7h20, dans la matinale.
- Le lundi : Madeleine Vatel, journaliste au service foi & spiritualité de RCF ;
- Le mardi : Claire des Mesnards, pasteure de l'EPUdF et secrétaire exécutive du réseau européen chrétien pour l’environnement, et Elisabeth Walbaum, déléguée à la vie spirituelle à la Fédération de l'Entraide Protestante ;
- Le mercredi : Blanche Streb, essayiste, chroniqueuse, docteur en pharmacie, auteure de "Grâce à l’émerveillement" (éd. Salvator, 2023), "Éclats de vie" (éd. Emmanuel, 2019) et "Bébés sur mesure - Le monde des meilleurs" (éd. Artège, 2018), et Marie Wallaert de Lutte & Contemplation ;
- Le jeudi : Antoine-Marie Izoard, directeur de la rédaction de Famille chrétienne, et Aymeric Christensen, directeur de la rédaction de La Vie ;
- Le vendredi : Etienne Pépin, directeur des programmes de RCF et Radio Notre-Dame.




