Timothée Parrique : "La transition écologique nous demande de réécrire complètement le code de notre système économique"
Une société plus juste, plus sobre et plus vivable. Sur le papier, cela donne envie et tout le monde ou presque y aspire. Reste la question de la manière : comment y arriver ? Depuis plusieurs années, l'économiste de la décroissance Timothée Parrique développe une vision basée sur la nécessité globale de ralentir. Nous avons profité de sa présence à Lyon pour une conférence organisée par les Rencontres Primevère et La NEF pour échanger avec lui.
Timothée Parrique © RCF LyonRCF LYON : Quelle est votre définition de la décroissance ?
Timothée Parrique : Alors je vais donner la définition dictionnaire que j'ai développée dans mon ouvrage « Ralentir ou Périr », où moi je définis la décroissance comme une réduction de la production et de la consommation pour alléger l'empreinte écologique, planifiée démocratiquement, dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être. Donc pour simplifier, on a cinq éléments dans cette définition : On a un aspect factuel, un phénomène, c'est une baisse de la production et de la consommation. Parfois on parle de récession, c'est une économie qui va ralentir, qui va produire et consommer moins. Mais la décroissance, c'est une contraction économique un peu spécifique parce qu'on ajoute quatre éléments.
Le premier, c'est une contraction économique qui vise à alléger l'empreinte écologique. Et on a trois autres contraintes qui s'ajoutent à cela, la contrainte démocratique, donc le fait qu'elle soit planifiée et non pas accidentelle. La contrainte sociale, le fait qu'elle se fasse dans l'esprit d'une justice sociale, avec des politiques redistributives, on en reparlera sûrement, et pas de manière complètement anarchique. Et le dernier aspect, qui est sûrement l'un des plus importants, on n'oublie pas quand même que l'économie, c'est une science sociale, et donc là on parle d'une transition sociétale. Et donc le but, ce n'est pas juste de faire un régime comme si les ressources et l'économie, c'était là pour faire joli. Le but, en fait, c'est d'améliorer le métabolisme économique pour qu'il soit plus efficace.
RCF Lyon : En quoi les notions de croissance et limites planétaires sont-elles incompatibles à vos yeux ?
Timothée Parrique : Alors, on peut commencer par l'aspect factuel, qui est que dans un pays comme la France, on a dépassé les limites planétaires. Donc là, une autre façon de le dire, ce serait que notre empreinte écologique, elle est trop lourde en termes d'émissions de gaz à effet de serre, en termes d'utilisation de l'eau, en termes d'impact sur la biodiversité, en termes d'empreintes matières. Donc tous ces éléments, ils sont à un rythme qui ne peut plus être soutenu par les écosystèmes. Ça, on le sait, c'est assez bien expliqué aujourd'hui, et prouvé. On sait qu'on doit revenir sous le seuil des limites planétaires.
Est-ce qu'on va pouvoir revenir sous le seuil des limites planétaires tout en continuant à produire et consommer davantage ? Moi, je ne pense pas que ce soit possible
C'est-à-dire qu'on sait qu'il faut baisser l'empreinte écologique très rapidement. On parle souvent de l'empreinte carbone qui doit baisser très rapidement pour éviter un dérèglement climatique. Mais il y en a beaucoup d'autres, des deadlines écologiques. Donc la question, c'est comment on fait ? Là, on sait qu'historiquement, la croissance économique, c'est-à-dire l'augmentation de la production et la consommation, elle ne s'est pas faite de manière magique. Elle a demandé la mobilisation de ressources pour produire ces micros, ces tables et l'utilisation d'énergie pour les actionner et de plein d'autres choses. La mobilisation de sols et l'artificialisation de certains sols.
Là, on se pose une question de se dire : Est-ce qu'on va pouvoir revenir sous le seuil des limites planétaires tout en continuant à produire et consommer davantage ? Moi, je ne pense pas que ce soit possible. C'était ce que j'ai essayé de démontrer dans ma thèse de doctorat, et que j'ai essayé de résumer dans mon livre "Ralentir ou Périr". J'ai essayé de montrer qu'aujourd'hui, si l'on veut véritablement revenir sous le seuil des limites planétaires, nous n'avons pas d'autre choix que de produire et consommer moins, en tout cas dans les pays riches.
RCF LYON : Même si on parle de "croissance verte", ça ne change pas les choses ?
Timothée Parrique : Non, c'est du marketing. Moi, j'utilise souvent même l'expression de greenwashing macroéconomique parce que la croissance que l'on appelle verte ne l'est pas du tout. Pour qu'une croissance soit verte dans le sens conceptuel des limites planétaires, il faudrait que l'augmentation du produit intérieur brut se fasse sans aucune détérioration environnementale et se fasse aussi dans un cadre où l'économie, dans sa taille actuelle, est écologiquement soutenable, ce qui est loin d'être le cas. Aujourd'hui, les économistes qui travaillent sur ces problématiques environnementales et qui parlent de croissance verte, la plupart du temps ne regardent qu'une seule chose, le carbone, très souvent ne prenant en compte que ce qu'on appelle les émissions de production, c'est-à-dire les émissions sur le territoire national, mais pas les émissions de nos importations, et donc ne regardent qu'une toute petite partie du problème. C'est comme si vous allez voir votre médecin, vous étiez censé faire un régime et perdre 20 kilos, et là vous lui montrez « Regardez mon avant-bras, j'ai perdu 20 grammes ! » Votre médecin va dire « Non, en fait, pour la santé de votre corps, il faut que ce soit un régime harmonieux.»
La croissance que l'on appelle verte ne l'est pas du tout
De la même manière, en fait, pour que l'économie devienne écologiquement soutenable, il faut que tout au long de la chaîne de valeurs, tout au long du métabolisme biophysique de notre économie, on arrive à assainir, sortir notamment des énergies fossiles, arriver à limiter aussi l'artificialisation des sols, arriver à réensauvager une partie du territoire, toutes ces choses-là, il faut arriver à le faire ensemble.
Une autre analogie que j'aime beaucoup utiliser, c'est celle du Rubik's Cube. La croissance décarbonée, en fait, ça serait comme un enfant qui arriverait à montrer « Regarde, papa, j'ai fait une couleur du Rubik's Cube. » Ou même « J'ai réussi à aligner trois cases sur une couleur du Rubik's Cube. » Bon, on comprend bien que c'est un bon début, mais l'objectif du Rubik's Cube, c'est d'arriver à faire les six faces ensemble. Et on sait bien que les dernières faces sont les plus difficiles. Et donc là, aujourd'hui, faire les six faces, on va dire les six limites planétaires, ou même les sept, ensemble, c'est ça qui, en fait, nous rend compte de l'impossibilité de verdir une économie capitaliste en constante expansion.
RCF Lyon : Vous avez parlé avant des micros, de cette table qui est devant nous. Si on devait échanger dans 20 ans, 30 ans, dans une société qui se serait « convertie » à la décroissance, est-ce qu'on pourrait avoir des micros comme ça ? Est-ce qu'on pourrait avoir des technologies comme ça ? Et si oui, comment on pourrait produire des micros comme ça sans des extraire des richesses de nos sols ?
Timothée Parrique : Ce n'est pas une impossibilité pour moi. Quand on fait de la macroéconomie écologique, on admet l'existence de budgets limités. En France, on a quand même, par exemple, la loi sur zéro artificialisation nette, on voit bien ce que c'est un budget sol, c'est-à-dire que chaque année, on peut se permettre d'artificialiser "X" mètres carrés. Et donc on choisit. Est-ce qu'on veut faire plus de logements sociaux ? Est-ce qu'on veut faire plus de routes ? Est-ce qu'on veut faire un nouveau théâtre ? Est-ce qu'on veut faire un nouveau centre commercial ? On choisit. C'est un arbitrage. Là, c'est pareil. Ces micros sont faits de matériaux qui sont rares. Ils vont mobiliser une énergie pour les produire, du temps de travail.
Dans une économie capitaliste, les ressources, ne sont pas rationnées. C'est pas une économie du bien-être
C'est plus de se dire peut-être dans 20 ans, il y a certaines consommations qu'on jugera futiles. J'imagine, on va prendre les grands classiques, des voitures trop lourdes, façon SUV, des panneaux numériques de publicité dans les transports en commun. Toutes ces choses-là, je veux dire, quitte à utiliser ces ressources, déjà, si on doit en utiliser moins, on va commencer par supprimer les trucs inutiles. Et après, justement, de se dire si on a un budget limité, on doit justement orienter ces ressources vers là où elles maximisent le bien-être.
Et c'est là où on se rend compte que cette transition écologique nous demande de réécrire complètement le code de notre système économique parce qu'aujourd'hui, dans une économie capitaliste, les ressources, ne sont pas rationnées. C'est pas une économie du bien-être. C'est plutôt qu'elles sont vendues aux enchères et l'existence même de la publicité et d'écrans digitaux dans les rues, alors qu'on sait par les sondages que les gens n'aiment pas la publicité et qu'ils n'aiment pas la voir dans la rue, montre bien qu'il y a certaines irrationalités dans notre usage des ressources naturelles.


Rencontre avec les acteurs et actrices de l'écologie dans la région lyonnaise. Chaque samedi à 10h (rediffusion le dimanche à 17h30), Thierry Weber reçoit celles et ceux qui agissent pour protéger notre « maison pour tous ».
Une émission produite pour RCF Lyon, également diffusée sur RCF Pays de l'Ain.
