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RCF Santé : la médecine narrative peut-elle changer le travail des soignants ?

Santé : la médecine narrative peut-elle changer le travail des soignants ?

Un article rédigé par Julian Augé - RCF Bordeaux, le 4 juillet 2024  -  Modifié le 4 juillet 2024
Travail, mode d'emploi Comment la médecine narrative peut changer le travail des soignants

Une nouvelle chaire s'est constituée en novembre 2023 à Bordeaux autour de la médecine narrative, cette pratique qui associe des littéraires à la formation des soignants. Rencontre avec Isabelle Galichon, sa cofondatrice, pour nous expliquer le sens de cette méthodologie venue des États-Unis

La médecine narrative, ou l'alliance de la littérature et du soin. ©Fernando Zhiminaicela / Pixabay La médecine narrative, ou l'alliance de la littérature et du soin. ©Fernando Zhiminaicela / Pixabay

En novembre 2023, une nouvelle institution a été inaugurée à Bordeaux, avec une double appartenance à l’université Bordeaux-Montaigne et au centre hospitalier universitaire Pellegrin : la chaire de médecine narrative.

L’association de ces deux termes a quelques allures d’oxymore, tant la modernité tend à séparer, de façon rigide, sciences et humanités. Que peut donc venir faire l'art de la narration dans le monde du soin ?

Autopathographies : l’apport des écrivains malades

La première utilisation du terme remonte à un article de Rita Sharon, figure pionnière de la médecine narrative, publié dans la revue médicale « The Journal of the American Medical Association » (Jama). À partir de ces premiers travaux, une discipline va se constituer à l’université de Columbia aux États-Unis et se diffuser progressivement à d’autres pays.

Isabelle Galichon, cotitulaire de la chaire de médecine narrative à Bordeaux, raconte sa rencontre avec la discipline : « J’ai commencé mes travaux de thèse dans le cadre d’une réflexion qui se fondait à la fois sur la littérature et la philosophie, avec les travaux de Michel Foucault sur les pratiques de soi, en me demandant comment les pratiques de l’écriture de soi pouvaient être une forme de résistance, une résistance à l’altérité en l'occurrence, dans le contexte du nazisme. 

Si on a des soignants qui accordent une importance plus profonde à l’histoire des patients, on va gagner en qualité de diagnostic

Puis j’ai croisé des corpus plus sociopolitiques comme la littérature de banlieue, avant d’arriver à un corpus d’autopathographies, des formes d’écriture de soi dans le cadre de la maladie, où des écrivains se saisissent de l’écriture pour traverser cette épreuve qu’est la maladie. »

De l’observation de pratiques d’écrivains, naissent alors des hypothèses qui pourraient s’appliquer à tous les malades bien sûr, mais qui pourraient aussi élargir la perception des soignants eux-mêmes sur la maladie. « Selon Rita Charon, si on a des soignants qui accordent une importance plus profonde à l’histoire des patients, on va gagner en qualité de diagnostic, poursuit Isabelle Galichon. Mais en plus le soignant va en tirer des bénéfices pour lui-même, en développant des qualités d’empathie, et retrouvant du sens dans l’exercice de sa pratique. »

Les littéraires à la rescousse

C’est ainsi que l’équipe de Columbia s’attèle à mettre au point une méthodologie pour contribuer à la formation des soignants, dont la principale originalité est d’aller chercher des littéraires pour les accompagner. « Pas des psychologues, pas des anthropologues, pas des linguistes, mais bien des littéraires », sourit la chercheuse, mais des gens dont l’avantage est qu’ils « s’intéressent à ce qui fait de la langue une relation particulière, qui portent une attention aux mots, à la qualité des mots, mais aussi à leur esthétique ».

Les littéraires présentent l'avantage de s'intéresser à ce qui fait de la langue une relation particulière. Ils portent une attention aux mots, à la qualité des mots, mais aussi à leur esthétique

Basé sur le « close reading » – lecture attentive, l'examen minutieux d'un bref passage dans un texte – l’atelier vise à entrer dans la profondeur d’un texte en mobilisant les impressions et émotions qui animent les participants. Puis il bascule sur un atelier d’écriture, réflexive ou créative, en n’oubliant pas de faire la part belle à l’imagination : « L’imagination recèle des potentialités énormes et permet notamment de se mettre à la place de quelqu’un et de changer de perspective. » Vient enfin le moment dit de l’affiliation, un temps où l’on écoute les autres, de manière à s’associer collectivement à la création de ces textes.

Relation de soin

Ainsi, si Isabelle Galichon tient à préciser que sa discipline ne prétend pas soigner par les histoires, avoir une meilleure compréhension de ce que c’est que raconter une histoire et la recevoir devrait permettre de nourrir la relation de soin. Une relation de soin, qui dans un contexte de crise de l’hôpital et de la santé en France, peut avoir tendance à être la grande malmenée, sur l’autel de la rentabilité et de l’efficience. Gageons que l’art du récit et des histoires saura bientôt, à défaut de soigner les malades, guérir une institution qui en a grandement besoin.

Isabelle Galichon est chercheure associée à l’université Bordeaux-Montaigne, docteure en littératures française, francophone et comparée et cotitulaire de la chaire Médecine narrative - hospitalité en santé. Un appel à mécénat a été lancé par la Fondation Bordeaux université pour soutenir de développement du projet. Plus d'informations sur le site de l'Université Bordeaux-Montaigne.

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Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
Travail, mode d'emploi

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