Bitcoin, un nouvel enjeu géopolitique
Monnaie sans État, sans banque centrale, fondée sur la cryptographie mais ancrée dans l’énergie et les rapports de force mondiaux : le bitcoin n’est plus seulement un objet financier. Pour le géopolitologue Jean-Charles Galli, co-auteur de « Bitcoin. Le choc géopolitique», il est devenu un instrument de puissance à part entière. Entretien.
Couverture du livre "Bitcoin le choc géopolitique"Depuis sa création en 2009, le bitcoin n’en finit plus de diviser. Actif spéculatif pour les uns, menace pour la souveraineté monétaire pour les autres, il serait surtout, selon Jean-Charles Galli, « un objet profondément politique et géopolitique ». Professeur de géopolitique et de relations internationales à l’ESCE Paris et à l'ESSCA d'Angers, l’enseignant observe que « l’on s’intéresse trop souvent au bitcoin uniquement par le prisme de son prix, alors qu’on oublie tout ce qu’il y a derrière : l’énergie mobilisée, l’infrastructure mondiale, les usages stratégiques ».
Car derrière la monnaie numérique se cache un réseau planétaire, capable de fonctionner sans État, sans banque centrale et sans tiers de confiance. « Des individus, des entreprises et même des États s’approprient cette nouvelle matière numérique pour contourner des contraintes, parfois pour échapper à des sanctions ou à un système financier qu’ils jugent trop contraignant », explique-t-il. Une caractéristique qui donne au bitcoin « une dimension de pouvoir ».
Des États qui entrent dans la course
Longtemps marginal, le phénomène est désormais pris au sérieux par certains gouvernements. « Le Salvador a reconnu le bitcoin comme monnaie légale dès 2021. Mais surtout, en 2025, les États-Unis ont annoncé vouloir constituer une réserve stratégique de bitcoins, au même titre que l’or ou le pétrole », rappelle Jean-Charles Galli. Pour lui, ce tournant marque un changement d’échelle : « Quand la première puissance économique mondiale se positionne, toutes les autres doivent se poser la question. »
La France, elle, reste prudente. « Nous avons des communautés très actives, des associations, des professionnels mobilisés. Mais au niveau étatique, les capacités restent largement sous-exploitées », regrette le chercheur. Il souligne notamment que la France disposerait, grâce à son parc nucléaire, d’un potentiel important pour le minage de bitcoin, « qui aurait pu générer plusieurs milliards d’euros de recettes si cela avait été mis en place dès 2018 ».
Une monnaie née de la défiance
L’origine même du bitcoin éclaire cette dimension politique. « La crise financière de 2007-2008 a provoqué une perte de confiance massive dans les institutions financières traditionnelles », rappelle Jean-Charles Galli. Face aux faillites bancaires et aux plans de sauvetage financés par la création monétaire, le créateur de bitcoin, Satoshi Nakamoto, propose alors une alternative : « une monnaie nativement numérique, indépendante des États, avec une offre strictement limitée à 21 millions d’unités ».
« C’est une proposition profondément novatrice : on s’émancipe d’une base territoriale, d’une autorité politique, et on crée un système monétaire global fondé sur des règles transparentes et prévisibles », analyse-t-il. Pour certains utilisateurs, le bitcoin devient ainsi un moyen de se protéger contre l’inflation : « Le dollar a perdu environ 25 % de sa valeur en cinq ans. Face à cela, des États, des entreprises ou des ménages cherchent des alternatives. »
Le bitcoin, loin d’être virtuel
Contrairement à une idée reçue, le bitcoin ne serait pas un pur objet numérique. « C’est la première ressource numérique rare et finie qui repose sur de l’énergie dépensée dans le monde physique », insiste le géopolitologue. Le minage mobilise des machines spécialisées et d’importantes quantités d’électricité. « Les mineurs supportent des coûts bien réels pour produire une ressource qui, elle, n’est garantie par aucun État. »
Cette caractéristique crée de nouvelles dynamiques économiques. « Le minage peut permettre de rentabiliser plus rapidement des infrastructures énergétiques, notamment renouvelables, en absorbant des surplus de production », explique-t-il. Et d’ajouter : « Cela peut encourager des investissements dans des capacités décarbonées, parce qu’il y a un débouché économique immédiat. »
Un outil dans les rivalités internationales
Dans un contexte géopolitique tendu, le bitcoin devient aussi un instrument potentiel dans les rivalités entre puissances. « C’est un terrain de rencontre neutre, que peuvent utiliser des individus, des entreprises ou des États sans demander l’autorisation d’un tiers », observe Jean-Charles Galli. À la différence du système bancaire traditionnel, où les transactions sont longues, coûteuses et soumises à de multiples validations, « il est possible de transférer des montants très importants en bitcoin, quasi instantanément et à des frais dérisoires ».
Certains pays sous sanctions s’y intéressent logiquement. « La Russie utilise le bitcoin pour certaines transactions transfrontalières, notamment liées à l’énergie », affirme-t-il, tout en soulignant les contradictions internes : « La banque centrale russe y est hostile, car cela concurrence le rouble. »
« Sortir des jugements moraux »
Le message du livre qu’il co-signe avec Alexandre Stachtchenko est clair : il faut regarder le bitcoin tel qu’il est, non tel qu’on voudrait qu’il soit. « En Europe, on a souvent une approche très morale : est-ce que c’est bien ou mal ? Ailleurs, on se demande d’abord si ça fonctionne. Or, le bitcoin fonctionne sans interruption depuis seize ans. »
Pour Jean-Charles Galli, l’enjeu est désormais stratégique : « Qu’il nous plaise ou non, le bitcoin est adopté par un nombre croissant d’acteurs. La vraie question, c’est : comment nous positionnons-nous face à cet objet ? Et comment pouvons-nous l’utiliser pour ne pas dépendre uniquement des choix des autres puissances ? »


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