Quelle médecine pour les migrants ?
Si la question des soins médicaux pour les migrants et l'aide médicale d'État (AME) font souvent l'objet de vifs débats, qu'en est-il de la réalité du terrain ? Qui sont les personnes qui soignent, parfois bénévolement, les personnes exilées ou vivant à la rue ? La grande précarité est pour la plupart d'entre nous un monde invisible.
Ce que les soignants dépistent le plus chez les exilés, ce sont "des problématiques de santé mentale, avec le traumatisme psychique dû au voyage et aux conditions de départ." ©Julie Limont / Hans LucasAccusée de favoriser un "tourisme médical" ou de susciter un "appel d’air" migratoire, l'aide médicale d’État (AME) fait l’objet de vifs débats. En décembre 2025, le Sénat a voté une baisse de ses crédits. Fin 2024, elle bénéficiait à plus de 466.000 personnes, selon Le Monde. Ce dispositif, en vigueur depuis 2000, permet aux étrangers d’être soignés en France, selon trois conditions : ne pas avoir de titre de séjour, être sur le sol français depuis plus de trois mois et dont les ressources ne dépassent pas 862 euros mensuels (en 2025).
Qu’en est-il sur le terrain ? Quelle médecine prévoit notre pays pour les exilés, les exclus ? Qui sont ceux qui soignent les personnes en grande précarité et quel est leur quotidien ? C’est pour la plupart d’entre nous un univers invisible, que celui des migrants et des personnes qui vivent à la rue. Dans Où va la vie, l'émission de bioéthique de RCF - Radio Notre-Dame, Frédéric Mounier et invités nous racontent ce qui se passe dans ces centres médicaux tenus par des associations.
"Moi, je suis français"
L’association Médecins de rue, fondée à Versailles, reçoit des personnes qui n’ont pas d’assurance maladie. "Ce sont pour la plupart des personnes qui vivent dehors, par choix pour certains et pour beaucoup contraints", observe le Dr Frank Vignal. Médecin bénévole, il y soigne "une population en grande précarité sur le plan de la santé". Il rappelle que l’association a "pour principal financeur" l’Agence régionale de santé (ARS).
Un jour, un patient en colère et "très agressif" s’est présenté à l’association. "Il était dans un état très précaire, il avait une tenue très sale." Frank Vignal raconte qu’il a ôté ses chaussures et les jetées dans la salle d’attente. À la personne de l’accueil, il a "jeté sa carte d’identité en lui disant, Mais moi madame je suis français".
Peu à peu le médecin arrive à discuter avec lui. Il apprend qu’il a été expulsé de son logement, "qui était un foyer", et que "s’il vient, c’est parce qu’il a mal aux pieds. Il ne s’est pas arrêté de marcher pendant trois jours et trois nuits." Le Dr Vignal lui donne des médicaments et la consultation prend fin.
"Il est revenu vers nous, il m’a regardé et a dit : Est-ce que vous pouvez m’excuser parce que mon comportement était inadmissible." Pour Frank Vignal, "quand on rentre chez soi après des consultations comme ça, on se dit que ça a été utile..."
Dans un monde plein de désespérance et de violence, il y a des personnes qui se tiennent aux côtés de ces personnes-là
"Des hauts lieux d’humanité"
La remarque de cet homme, "Moi je suis français", fait écho aux tensions autour de la prise en charge médicale des migrants, qui reviennent souvent dans les médias. Mais que savons-nous vraiment de ce qui se passe sur le terrain ? Les témoignages des invités de Frédéric Mounier permettent de découvrir un monde invisible pour la plupart d'entre nous. "C’est peut-être le mérite de l’émission de montrer ce monde qui échappe à notre regard, observe le Père Bruno Saintôt, jésuite. Je trouve que c’est très important pour nous d’entendre, de prendre conscience, que des personnes n’ont pas les conditions que nous avons."
La médecine, aime à rappeler le Père Saintôt, co-responsable du domaine d’éthique biomédicale aux facultés Loyola Paris, est "un haut lieu d’humanité". Certes, "on pourra avoir des jugements péremptoires - ils nous empêchent, ils empêchent les Français, etc." mais en attendant, estime le jésuite, cela montre "aussi comment, dans son histoire, l’humanité a su montrer de la miséricorde, de la compétence dans le soin... Dans un monde plein de désespérance et de violence, il y a des personnes qui se tiennent aux côtés de ces personnes-là."
Prendre conscience que la très grande précarité existe, que des personnes compétentes donnent de leur temps, que la République prévoit des dispositifs de solidarité... et qu'un jour ou l'autre on peut tous en avoir besoin. "On pourrait très bien être à leur place aussi, ajoute le jésuite. Nous avons par notre histoire, notre milieu familial, notre éducation peut-être des postes ou une position sociale qui est plutôt favorable. Et on s’en rend compte dans les familles, les accidents de la vie sont vite arrivés. Et il y a des gens qui répondent à l’appel de la détresse, qui savent répondre avec humanité."
Santé mentale : quand l’exil fragilise
Avec plus de quarante ans d’existence, le Comede, Comité pour la santé des exilés, représente un bon observatoire des pathologies des exilés. Association basée au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne) accueille 2 à 3.000 nouveaux patients chaque année. "On va intégrer dans notre suivi les personnes qu’on va considérer les plus vulnérables", explique le Dr Marion Tambourindeguy, médecin généraliste au Comede. Ne pas avoir d’hébergement ni de titre de séjour, ne pas avoir de protection maladie, être isolé, ne pas parler français, ne pas pouvoir manger à sa fin… Ce sont quelques-uns des huit "critères de vulnérabilité".
Ce dont souffrent le plus les personnes exilées sont des problèmes de santé mentale. Les bilans de santé du Comede ont permis de constater que sur 11.000 patients, 37% souffrent de troubles psychiques, et autant de maladies cardiovasculaires, 26% sont porteurs de maladies infectieuses. "Ce que l’on dépiste le plus ce n’est pas du tout le VIH ou la tuberculose, précise Marion Tambourindeguy, mais des problématiques de santé mentale, avec le traumatisme psychique dû au voyage et aux conditions de départ."
Au Comede, on parle d’exilés et non pas de migrants. "Le terme avait été choisi pour parler surtout de la notion de contrainte liée à l’exil et du départ forcé des personnes qui quittent leur pays." Comme le décrit Marion Tambourindeguy, "personne ne quitte son pays par choix, en tout cas parmi les personnes que l’on rencontre".
Une réponse aux polémiques
Être sur le terrain permet de constater combien la liste des soins remboursés au titre de l’AME "se réduit d’année en année", comme le dit le Dr Vignal. "Il y a dans toutes les politiques qui se succèdent, qui s’enchaînent, qui s’additionnent les unes aux autres, une volonté d’exclusion et d’exclusion de plus en plus importante… Tout est fait pour dissuader."
"Quand on parle de tourisme médical, il faut savoir que, pour le Comede, précise Frank Vignal, 80% des pathologies graves qui sont découvertes étaient inconnues au pays de départ. Donc ces gens-là ne viennent pas ici pour se faire soigner. Ils ne savaient pas qu’ils avaient l’hépatite, etc. Moi je n’en vois pas, des gens qui viennent pour le tourisme médical. Que ce soit à Médecin de rue ou au Comede, je ne connais pas de gens qui viennent en France pour se faire soigner, dans des conditions extrêmement difficiles en plus."
La plupart des exilés que soignent les associations Médecins de rue ou le Comede "n’ont pas choisi de partir". Ce sont souvent des gens relativement jeunes et en bonne santé, capables en tout cas de prendre la route de l’exil. Les récits qu’ils font de leur trajet, "personne n’a envie [d’y] croire", admet le Dr Tambourindeguy, quand bien même ils se ressemblent. "Cette migration impacte et dégrade, au fur et à mesure, leur état de santé, elles deviennent malades parce qu’elles migrent."


La bioéthique en podcast. PMA, GPA, tri embryonnaire mais aussi euthanasie, soins palliatifs... de ses tous débuts à son extrême fin, la vie ne cesse d’être interrogée. Une émission qui décrypte toutes les questions éthiques que posent les avancées de la science et de la loi.
Un podcast en partenariat avec les Facultés Loyola Paris.





