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Frédéric Pommier : sortir de la nuit pour libérer la parole

Frédéric Pommier : sortir de la nuit pour libérer la parole

Un article rédigé par Alice Dgc - Radio Notre Dame, le 9 juin 2026 - Modifié le 9 juin 2026
PortraitFrédéric Pommier, sortir de la nuit pour libérer la parole

Briser le silence pour enfin survivre. Dans son récit « Derrière les arbres », sous-titré « Le moment est venu de sortir de la nuit », le journaliste et écrivain Frédéric Pommier livre un témoignage d'une sensibilité rare sur une enfance profondément marquée par l'impensable. Victime de viols répétés entre l’âge de 4 et 7 ans par plusieurs agresseurs, il prend aujourd'hui la parole. Pour notre émission Portrait, il raconte comment l'écriture romanesque est devenue son arme ultime pour mettre des mots sur le traumatisme, retrouver la mémoire et remporter sa plus belle victoire sur le passé.

Frédéric PommierFrédéric Pommier

L'écriture comme une nécessité vitale

L'écriture de ce livre a débuté il y a quatre ans, poussée par un besoin impérieux : Frédéric Pommier n'arrivait plus à vivre sans parler. S'il avait déjà commencé à se confier à quelques proches, il a ressenti la nécessité de porter sa voix de manière beaucoup plus forte à travers la littérature. « Si je ne le faisais pas, je pense que je ne pourrais plus survivre en portant cette histoire et en restant dans le silence », confie-t-il. Cette démarche lui a permis de sortir de la nuit, une expression qui aurait tout aussi bien pu donner son titre à l'ouvrage.

D’un point de vue pénal, les faits sont aujourd’hui prescrits. Mais pour l'auteur, la réalité est tout autre : pour les victimes, les crimes subis, la douleur et les traumatismes ne sont jamais prescrits. Ces scènes d'une violence extrême l'ont longtemps envahi, l'empêchant d'accéder pleinement au bonheur. Décrire les faits est alors devenu une manière de refuser cette prescription intime, mais aussi de remettre ses souvenirs à la bonne place. Aujourd'hui, maintenant que les mots sont posés, ces images ont cessé d'être envahissantes. Elles sont devenues supportables et ne l'empêchent plus de vivre.

Le mécanisme de l'amnésie traumatique et les cris du corps

Malgré une enfance "bousillée", la joie a tout de même réussi à exister dans le parcours de Frédéric Pommier. Conscient que de nombreux enfants victimes de violences sexuelles ont un mal infini à grandir et s'arrêtent parfois de vivre tant la charge est insoutenable, il a réussi à avancer, à se construire une famille et à exercer un métier passionnant. Ce sursis, il le doit à l’amnésie traumatique.

Pendant son enfance, à chaque agression, sa mémoire se déconnectait et ses émotions se coupaient, reléguant les scènes de violences dans un recoin totalement inaccessible de son cerveau. C'est à l'adolescence que les premiers soupçons sont réapparus. Car si le cerveau met de côté, le corps, lui, n'oublie jamais.

Naturellement très bavard, le petit garçon s'est subitement réfugié dans le silence, manifestant des signes psychologiques inquiétants : il passait notamment un temps infini à se laver et entendait des voix dans sa tête. Malgré des consultations chez une psychologue à 5 ans, puis chez un psychanalyste à 13 ans, personne n'a réussi à comprendre ce qui ne va pas. L'enfant était alors incapable de parler, n'ayant tout simplement pas les mots pour décrire l'horreur.

Le déclic des 34 ans : le puzzle reconstruit

Le véritable tournant survient à l’âge de 34 ans, lors d'une agression d'une tout autre nature. Un voleur l'attaque au cutter dans le hall de son immeuble parisien pour lui dérober son argent. Frédéric Pommier refuse de se soumettre et se défend vaillamment. Les nuits suivantes, ce violent face-à-face agit comme un détonateur : les souvenirs d'enfance remontent à la surface avec une précision chirurgicale, à commencer par le visage de son tout dernier agresseur.

Le fait d'avoir refusé d'être une victime ce jour-là, de m'être défendu, a permis à mon cerveau d'accueillir enfin les souvenirs des scènes traumatisantes où là, je n'ai pas pu être autre chose qu'une victime parce que j'avais 4, 5, 6 ou 7 ans. 

Il lui faudra encore une douzaine d'années pour rassembler toutes les pièces du puzzle. Longtemps, il a pensé n'avoir eu qu'un seul bourreau, mais les souvenirs ne coïncidaient pas. Il a dû admettre l'insoutenable réalité : il y avait plusieurs puzzles à reconstituer, et donc plusieurs agresseurs. En interrogeant sa mère, il est parvenu à recoller les morceaux. S'il en manque encore quelques-uns, il en a aujourd'hui assez pour ne plus être encombré par le doute et dire précisément ce qu'il a subi.

Une victoire collective par la force des lettres

En publiant ce livre, Frédéric Pommier s'est retrouvé face à une réalité invisible : la rareté des témoignages de petits garçons victimes d'abus sexuels. Depuis la sortie de l'ouvrage, il se dit sidéré par le nombre colossal de messages qu'il reçoit par milliers. Des lecteurs lui confient qu'après avoir lu son récit, ils commencent eux aussi à libérer leur parole, découvrant parfois que leurs propres proches ont subi des drames similaires.

À travers ces retours, l'auteur découvre la force et l'utilité immédiate de la littérature. Aujourd'hui, Frédéric Pommier se sent comme un homme qui a gagné. Il a repris possession de ce corps abîmé par les hommes lorsqu'il était enfant. Ce livre est sa plus belle victoire sur ses bourreaux. En réussissant à l'écrire, il se sent plus vivant que jamais. C'est sa manière de rendre justice au petit garçon qu'il était, à qui la justice des hommes ne la rendra jamais, mais aussi à tous les enfants qui n'ont pas pu prendre la parole, qui n'ont pas retrouvé la mémoire, ou qui ne sont malheureusement plus là pour raconter.

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Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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