Un récital imaginaire au Cabaret de l’Écluse. Entre Cabarets et Music-hall.
Ils étaient quatre comédiens, chanteurs, musiciens, ô combien talentueux, qui allaient faire d'un ancien bistrot de marinier, un écrin pour le spectacle vivant, un écrin avec ses moments de grâce. Marc Chevalier, Léo Noël, Brigitte Sabouraud, André Schlesser. Avec la Seine coulant à ses pieds, le quai des Grands-Augustins se trouvera au cœur d'un panorama de rêve, entre l’Île de la Cité, le Pont-Neuf, les Tours de Notre-Dame.
Photo Philippe Soler. Collection personnelle.Au 15 quai des Grand-Augustins était l’Écluse.

Le numéro 15 du quai des Grand-Augustins, était occupé par un immeuble datant du 18eme siècle, dont l'étroite façade de cinq étages donnera sur le Pont Saint-Michel. Le bâtiment étant construit sur un dénivelé, on accédera au cabaret en empruntant quelques marches incurvées. Menuiseries à moulures, rideaux Vichy, avec une petite terrasse qui lui donnera, aux beaux jours, des allures de guinguettes. La porte du cabaret s'ouvrira sur un boyau de douze mètres de profondeur. Une tenue de scaphandrier nous accueillera, nous invitant à plonger dans cet univers, fait d'inconnu. Tout au fond une estrade, sur laquelle trônera un piano droit, entouré de bouées de flotteurs, de lampes de tempête, de filets de pêche, d'étoiles de mer. Cette minuscule scène avait l'air d'un radeau fraîchement échoué. Les artistes entraient et sortaient par un passage dérobé, côté cour, un cagibi minuscule leur servant de loge. Et chacun se ratatinait dans son coin, essayant de trouver un peu de concentration, avant son passage sur scène.
A l’Écluse on recrutait le premier mercredi de chaque mois.

L’Écluse était un Conservatoire en miniature, lequel accompagnait jusqu'à leurs métamorphoses, des artistes inconnus qui en étaient au stade de la chrysalide. Chacun grandissait selon son rythme, avant que de n'entrer dans la légende. Les auditions de recrutement avaient lieu, le premier mercredi de chaque mois de 17h00 à 21h00. Ces auditions se faisaient dans les conditions similaires à celles du spectacle. Les candidats passaient les uns après les autres, devant des amis, des curieux, quelques journalistes et directeurs artistiques de maisons de disques, sans oublier les dirigeants des cabarets concurrents. Chaque artiste avait droit à deux chansons, ou à dix minutes de sketch. Ils n’étaient jamais interrompus, même si à l'évidence la production présentée n'avait aucune valeur. On écoutait tout le monde, on rassurait, même si ça ne marchait pas. On écartait les imitateurs, les truqueurs, ceux qui visaient à atteindre le public par la facilité, ou la vulgarité. La qualité des textes passait avant celle de la musique, les critères de jugement étant l'authenticité, l'originalité, la présence scénique.
Bâtir le programme d’une soirée.

Il y avait à l’Écluse, une diversité de numéros, allant de la chanson à la poésie, en passant par le théâtre, le mime, les arts graphiques. Le sombre, le léger, le tragique, le comique, le dramatique, le burlesque, le surréalisme, le baroque, l'étrange, la parodie, la pochade, la magie, se mêlaient. Une diversité de numéros, à première vue disparates, mais tous réunis sous le signe de l'exigence, de la véracité, du parler vrai, du respect vis-à-vis des autres, du respect vis-à-vis du public. Les artistes se sentaient parfaitement à l'aise sur cette scène exiguë, et la proximité du public, quasiment un face à face, privilégiait un rapport, un contact, ne permettant en aucun cas de tricher. A l’Écluse, un artiste ne pouvait se permettre de manquer de présence. Les programmes étaient bâtis minutieusement, formant un tout avec une grande unité, alternant des séquences courtes avec des passages plus longs, alternant des moments d'intensité avec des espaces de détente.
Les chansonniers de cette génération n’étaient pas que de simples chanteurs. Ils étaient comédiens.

Elle s’appelait Caroline Clerc, et aura une place à part à l’Écluse. Elle était une pure comédienne, laquelle jouera sur scène Feydeau, Molière, Labiche, Sacha Guitry. Elle se tournera vers la chanson, choisissant des textes d'une rare qualité, dont certains grivois, mettant son intelligence, sa finesse, son talent, au service de quelques poètes authentiques. Et ses couplets seront représentatifs de l'ambiance cabaret de ces années.

Il pouvait arriver à des artistes plus anciens, de rejoindre sur scène les plus jeunes. Ce sera le cas d'Agnès Capri, dont l'importance durant l'entre-deux-guerres sera capitale, pour la naissance de ce que l'on appellera « L'esprit Rive gauche ». Agnès Capri comédienne, élève de Charles Dullin, de Louis Jouvet. Agnès Capri, metteuse en scène, chanteuse, poète, écrivain, pianiste, guitariste, danseuse, peintre, directrice de cabaret, elle sera une des toutes premières à déclamer sur scène Prévert, Apollinaire, Joachim Du Bellay. Agnès Capri, la voix d'une autre époque, la voix d'un autre temps, une manière de dire qui ne fonctionnerait plus aujourd'hui. Mais elle saura entraîner dans son sillage, les Cora Vaucaire, Catherine Sauvage, Mouloudji, Serge Reggiani, et tant d'autres.
Quand la chanson française s'élève au même niveau que la mélodie classique.

Il y aura, au plus haut niveau, une artiste qui défendra les beaux textes avec une exigence rare, allant pour nous les dire, jusqu’à se mettre à nue, choisissant la rude discipline du récital avec piano, telle une chanteuse issue du classique. Catherine Sauvage accompagnée au piano par Jacques Loussier. Face à un tel niveau de fusion, le terme accompagné ne sera pas le mot juste. Nous serons en présence d'un pas de deux, entre chanteuse et pianiste. Unique dans l'histoire de la chanson !

Il n'y a pas d'amour heureux, poème de Louis Aragon, mis en musique par Georges Brassens, sera le parfait exemple de cette symbiose interprétative entre deux musiciens, symbiose d'une beauté ineffable. Catherine Sauvage et Jacques Loussier vont faire de cette poésie, rien d'autre qu'une prière, un Requiem, et l'ombre de Jean-Sébastien Bach planera. Contrepoint, entrées fuguées, avec un piano qui aura des résonances d'orgue, sous forme de Choral. Le pianiste épousera chaque syllabe du texte. Il accompagnera beaucoup plus qu'un chant. Il soutiendra une image poétique, et la voix de Catherine Sauvage se fera révoltée, comme foudroyée par la colère. Elle était une admirable musicienne, soulignant de sa voix mordante, la richesse de chaque mot. D’une exigence redoutable vis-à-vis d'elle-même, elle était faite pour chanter les textes difficiles.
Dans le panthéon des voix féminines de ces années, Cora Vaucaire.

Cora Vaucaire avouera, se sentir beaucoup plus à l'aise sur la scène de l’Écluse, qu’à l'Échelle de Jacob. Ses programmes alternaient chansons légères, couplets déchirants, qu'ils soient anciens, issus des fabliaux, ou contemporains. Cora Vaucaire, dont la culture théâtrale, littéraire, poétique était phénoménale, s'affirmera comme une diseuse hors pair, parfaitement à l'aise sur scène, souriante, plaisantant, gagnant son public par une remarque, un clin d'œil. Quand elle chantait, contrairement à une Catherine Sauvage, elle se moquait totalement de la musique, se mettant à changer de rythme selon son humeur, et tant pis pour le pianiste. En fait, elle disait beaucoup plus ses textes, qu'elle ne les chantait. Si intellectuellement, je suis sensible à une Catherine Sauvage, côté cœur, je balance pour une Cora Vaucaire.
La chanteuse de minuit.

Serrés, tassés autour de petits guéridons, assis sur des banquettes en moleskine, nous attendions chaque soir notre chanteuse favorite « La chanteuse de minuit », longue dame brune, laquelle se frayera un chemin sur scène, jusqu’à son piano.
Barbara fera les beaux soirs de l’Écluse, de 1958 à 1964, après un véritable parcours du combattant. En effet, lorsqu'elle auditionnera en 1951, à la Fontaine des Quatre-Saisons, on lui proposera de faire la plonge. Elle naviguera de cabarets en cabarets, d'échec en échec, entre Paris et Bruxelles. Même à l’Écluse en 1954, on ne l'engagera que pour une courte durée, Léo Noël et Marc Chevalier trouvant son style, à l'époque, beaucoup trop rigide et manquant de naturel. Et puis un jour, Barbara deviendra indissociable de l’Écluse. Elle apprendra de ce cabaret. Elle dira que, c'est aux quatre-vingts spectateurs que contenait l’Écluse, qu’elle devra un jour d’avoir rempli, les trois mille places du chapiteau de la Porte de Pantin. Barbara, tel un papillon de nuit, sortira à pas lent de sa chrysalide. Timidement, pudiquement, elle commencera à chanter ses textes. Elle osera enfin, confier à mi-voix à son piano, ses peurs, ses doutes, ses blessures, et ce sera « Le temps du lilas » « Dis quand reviendras-tu ? » « J'entends sonner les clairons ».
Et puis Barbara prendra sous son aile Gribouille.

Barbara soutiendra, épaulera un temps Gribouille, cette enfant rebelle, ce garçon manqué, avec sa sensibilité à fleur de peau, qui ne pourra nous laisser indifférent, tant son charisme sera grand. Elle était le désespoir sous sa forme la plus séduisante, alternant de brusques coups de gueules, avec des inattendus mouvements de tendresse.
La vie de Gribouille ne sera que souffrance. D’origine lyonnaise, abandonnée par ses parents, mise en pension dès l'âge de quatre ans, son enfance aura été massacrée. Elle fuguera plus d’une fois, connaîtra les maisons de redressement, pour finir à l'âge de quinze ans dans un asile psychiatrique, dont elle s'échappera à dix-sept ans, pour aller tenter sa chance à Paris. Elle vivra durant un temps, de dessins à la craie sur les trottoirs, jusqu'au jour où, passant par-là, Jean Cocteau la remarquera. Il la présentera au « Bœuf sur le toit » ou elle commencera à chanter. Et le succès sera immédiat. Avec sa gueule à la Rimbaud, avec sa tête de fripouille, elle avait l'air d'un poulbot. Elle aura eu sa croix, entourée de fleurs de barbelés. Son mal-être, son mal de vivre, ses errances auront raison d'elle. Au matin du 18 janvier 1968, elle quittera ce monde, aidée en cela par une bonne dose de barbituriques, et un excès d'alcool. Elle n'avait que 26 ans.
Barbara, Liliane et Serge.

Impossible d'évoquer le cabaret de l’Écluse, sans rendre hommage à une de ses pianistes attitrées, Liliane Benelli. A 26 ans, elle sort tout juste du Conservatoire de Paris, et arrive dans le monde de la variété, par l'entremise de Georges Delerue. Cette jeune virtuose, au visage d'ange, aidera Barbara à s'accompagner au piano. L'amitié, la complicité entre les deux femmes sera immédiate et indéfectible. Pendant trois années, elles seront les piliers de la bande de l’Écluse.

Et puis Liliane aura un fiancé, un jeune chanteur bordelais à la voix chaude, profonde, qui commence à écrire des textes magnifiques, et que Barbara écoutera chaque soir avec une infime attention, un jeune chanteur plein d'espoir sur qui on misera, Serge Lama.

C'est en août 1965, que Barbara prend son envol. Elle a quitté l’Écluse et parcourt la France, de villes en villes, de théâtres en théâtres, de succès en succès. Ce même mois d'août, Serge Lama est également en tournée estivale, en compagnie de Liliane, qu'il va bientôt épouser. Ils sont amoureux fous. Mais le 12 août, sur la départementale à hauteur d'Aix en Provence, la voiture de Serge Lama quitte la route. Le conducteur, régisseur de la tournée, s'est endormi au volant. Il décédera dans l'accident, tout comme Liliane. Serge Lama sera le seul survivant. Un miracle ! Plongé dans le coma durant plusieurs semaines, il subira une dizaine d'opérations, et ne remontera sur scène que deux années plus tard.

Barbara apprendra la disparition de Liliane, à Chalon-sur-Saône, en sortant de scène. Durant toute la durée de son récital, elle aura eu comme un pressentiment. L'année 1965 sera pour elle, une année tourbillon. Alors totalement anéantie, elle va se réfugier dans l'écriture, et en quelques jours composera une chanson de deuil pour son amie. Avec une simplicité touchante, elle parviendra à faire renaître leur intimité, et Barbara avouera avoir mal au verbe. Alors sa pudeur, l'obligera à remplacer certains mots par des lallations, par des notes de musique. « si mi la ré, si mi la ré, si sol do fa ». Et c’est ainsi que « La Petite Cantate » verra le jour.

De son côté, Serge Lama dédiera toutes ses chansons d’amour à Liliane. Il ne se remettra jamais de cette disparition et « D'aventures en aventures », il lui demandera pardon, pardon de continuer à vivre, pardon de continuer à aimer, de continuer à chanter.
Mais d'aventure en aventure
De train en train, de port en port
Jamais encore je te le jure
Je n'ai pu oublier ton corps
Mais d'aventure en aventure
De train en train, de port en port
Je n'ai pu fermer ma blessure
Je t'aime encore
Entrée des artistes par ordre d’apparition :
Barbara, Caroline Clerc, Catherine Sauvage, Pia Colombo, Julie Saget, Agnès Capri, Anne Sylvestre, Los Machucambos, Cora Vaucaire, Gribouille, Serge Lama.

Philippe Soler
Diffusion
Samedi 22 aout à 12h et 21h
Lundi 24 aout à 00h


Philippe Soler nous invite à un voyage entre Cabarets, Café-concerts, Music-hall, entre chansons d’époques, « La Belle époque », chansons divertissantes, grivoises, raffinées, poétiques, prosaïques, amoureuses, désespérées, chansons réalistes, surréalistes. Romances oubliées d’un autre temps ou alors, refrains intemporels à jamais ancrés dans nos mémoires. Et qui dit chansons, dit chanteurs ou chanteuses, à la voix pleine ou éraillée, à la voix qui traine, à la voix qui beugle, à la voix au timbre poignant. A ces moineaux, à ces Piafs, à ces aigles vêtus de noir. Du Chat noir au Cabaret de l’Ecluse, de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés, découvront un demi-siècle de chansons, de poésies.
