Retour sur ces lieux qui ont fait la France
Partout en France, sur les lieux traversés par la grande Histoire, vivent des passionnés qui font renaître ou entretiennent des lieux de mémoire. Ces hommes et ces femmes attachés à leur territoire, l'historien et journaliste François-Guillaume Lorrain n'a cessé d'en rencontrer. De quoi dépasser selon lui la "bataille de tranchées" à laquelle ressemblent les actuels débats sur l'histoire de France.
Route Napoléon, Prairie de la Rencontre, Laffrey ©wikimédia commonsL'aventure des "lieux qui ont fait la France" se poursuit. Cela fait dix ans que l'historien et journaliste au Point François-Guillaume Lorrain a publié chez Fayard "Ces lieux qui ont fait la France". Un ouvrage remarqué qui avait convié des milliers de lecteurs à une balade historique, de Poitiers à Azincourt, de Ligugé à Domrémy, en passant par Varennes ou Montoire. En 2021, il ajoutait une suite à son ouvrage remarqué, "Ces autres lieux qui ont fait la France", où il proposait de nouvelles étapes, de nouvelles histoires, de nouvelles mémoires. En 2025, les éditions Perrin ont choisi de rassembler les deux volumes, avec des inédits sur la salle du jeu de Paume, la route Napoléon et le Canada français. Au micro de Frédéric Mounier, François-Guillaume Lorrain décrit son approche de l'histoire par la géographie. Une approche qui permet selon lui de dépasser la "bataille de tranchées" à laquelle ressemblent les actuels débats sur l'histoire de France.
Quand l'histoire de France se radicalise
"L’histoire de France est un énorme magasin de rancunes", écrit François-Guillaume Lorrain dans l’introduction de son ouvrage. "Prenons la guerre d’Algérie, prenons la Seconde Guerre mondiale, prenons même la Première Guerre mondiale, souvenons-nous des réfractaires qui étaient fusillés… tout est sujet à polémique", remarque-t-il. L’historien situe en particulier un épisode de cristallisation autour de 2011, 2012. Autour du projet finalement abandonné de la Maison de l’Histoire de France annoncé par Nicolas Sarkozy. "On a commencé à se monter les uns contre les autres."
Il y a aujourd'hui selon le journaliste historien, d'un côté "ceux qui sont les tenants d’une France identitaire, un peu réactionnaire, conservatrice, d’une identité fixe en tout cas… Allez on va aller jusqu’à nos ancêtres les Gaulois !" Un camp dont le discours "au fil du temps s’est radicalisé", tout comme celui du camp d’en face.
L'autre camp, c'est celui "de la repentance, des heures noires de la France, de la déconstruction, des crimes de la France". Un positionnement qu’illustre l’ouvrage "Histoire mondiale de la France" dirigée par Patrick Boucheron "et paru en 2017, juste avant les élections présidentielles, ce n’était pas pour rien", commente François-Guillaume Lorrain. Pour l’historien journaliste, "l’histoire est devenue une bataille de tranchées où chacun campe sur ses positions".
Sortir de l’affrontement en allant sur les lieux
Dans ce contexte, l’aventure des "Lieux qui ont fait la France" propose un autre regard. Une approche qui permet "d’échapper en fait à ce combat entre deux camps", défend François-Guillaume Lorrain. Il s'intéresse non pas tant aux dates mais aux lieux ignorés ou traversés par la grande Histoire. "L’histoire, souvent je la vois comme un trauma parce qu’elle traverse, elle détruit, elle transforme, elle bouleverse le lieu. Pourquoi on trouve cet endroit dans cet état-là ? Que s’est-il passé ? Quelle décision ? Pourquoi on a commémoré ? Ou au contraire, pourquoi on n’en a gardé aucune trace, aucun vestige ?"
En questionnant la postérité d’un lieu, il s’intéresse d’une certaine façon à l’histoire de l’histoire. "C’est presque existentiel chez moi, j’ai toujours eu une passion pour les lieux", confie-t-il. Il se demande ainsi "pourquoi personne ne connaît Quierzy, qui fut la capitale de la France au VIIIe siècle ?" Et aussi : "Le camp napoléonien de Boulogne le plus grand camp militaire français de tous les temps a-t-il disparu sans laisser de trace ?"
On voit bien que dans tel canton, dans telle ville, on garde très profondément la mémoire de ce qui s’est passé
Des lieux de mémoire près de chez soi : l'histoire à l'échelle du territoire
Sur le terrain, François-Guillaume Lorrain n'a cessé d'en rencontrer, de ces hommes et de ces femmes qui font vivre ou même surgir des lieux de mémoire. "Chaque territoire a ses bibles vivantes peuplées de patrimoines à visage humain, dit-il, soucieux de partager leur savoir, leurs anecdotes, leur micro-histoire." Au-delà des "polémiques un peu stériles des débats télévisés".
Certes, l’historien constate cette "archipélisation de la France", conceptualisée par Jérôme Fourquet en 2019. "On voit bien que dans tel canton, dans telle ville, on garde très profondément la mémoire de ce qui s’est passé. Alors évidemment, on ne connaît pas celle du coin d’à côté, encore moins de la région d’à côté mais au moins si on va les voir."
Par exemple, à Margival, dans l'Aisne, on peut encore voir le blockhaus de Hitler. "L’armée est partie en 2000, raconte l’historien. Sans une association, ce lieu n’existerait pas !" C’est pourtant de là que le dictateur a envoyé l’ordre de détruire de Paris - ordre finalement non exécuté.
Des passionnés de l’histoire des lieux, "je pense qu’il y en a toujours", estime François-Guillaume Lorrain. Il est lui-même souvent tombé sur des textes des XVIIIe, XIXe siècles, écrits par clercs. Ces "travaux, du petit curé, du petit abbé du coin", qui ont ensuite été repris, constituent "une première base" de cette "chaîne de mémoire".


L’actualité s’enracine dans notre histoire. Chaque événement peut être relié au passé pour trouver des clés de compréhension. Relire l’histoire, c’est mieux connaître et comprendre le présent. Chaque semaine, Frédéric Mounier, auteur du blog Les Racines du présent, invite des historiens à croiser leurs regards sur un sujet contemporain pour mieux appréhender notre présent et envisager l’avenir.




