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Que serait une démocratie illibérale ?

Que serait une démocratie illibérale ?

Un article rédigé par Frédéric Mounier, avec OR - RCF, le 2 mars 2026 - Modifié le 6 mars 2026
Les Racines du présentHistoire de la démocratie à la française, un compromis impossible ?

On entend dire parfois que notre démocratie française est illibérale. Mais a-t-elle jamais été réellement libérale ? A-t-elle déjà répondu totalement à la fois aux aspirations d'égalité et à celles de liberté ? Dans son histoire, la France a connu de rares moments d'équilibre entre ces deux aspirations. Le plus souvent après des épisodes tragiques, comme les deux guerres mondiales.

Benjamin Constant, grand penseur de la démocratie libérale ©Wikimédia commonsBenjamin Constant, grand penseur de la démocratie libérale ©Wikimédia commons

Devant la crise actuelle de la démocratie, des voix se sont entendre depuis pour dire que notre démocratie est illibérale. Mais que signifie cette expression ? Qu'est-ce qu'une société libérale ? Quels exemples avons-nous de société illibérale dans l'histoire ? Pour l'historien du politique Renaud Meltz, auteur de "Égaux ou libres - Histoire de la démocratie française" (éd. Tallandier, 2026), une démocratie est libérale quand elle tente de maintenir l'équilibre entre égalité et liberté. L'état de crise est donc ce qui caractérise la démocratie libérale. 

Qu'est-ce qu'une société illibérale ?

La crise, en démocratie, "c’est la norme", affirme l’historien, à condition de s’entendre sur les termes : c’est "la norme" pour une démocratie libérale. "Une démocratie quand elle n’est pas libérale, bascule dans la tyrannie." Renaud Meltz cite l’exemple de la République démocratique d’Allemagne de 1949 à 1990. 

La RDA a fait partie de ces régimes se proclamant "du pouvoir du peuple et par le peuple, de façon totalement illibérale". Et où "sans doute, le vœu majoritaire est décidé par une majorité mais la tyrannie de cette majorité s’exerce sans aucune limite sur finalement les individus". 

 

La démocratie libérale a-t-elle déjà réellement existé ?

La démocratie libérale repose sur le mariage difficile entre deux aspirations : à la liberté et à l’égalité. "Ce n’est conceptuellement pas si simple de marier l’égalité et la liberté." À tel point que l’on est en droit de se demander si elle a jamais existé au cours de notre histoire.

La démocratie libérale serait-elle une utopie ? Pour l'historien, on a là un modèle "advenu très rarement" dans notre histoire. Renaud Meltz identifie ce moment, à la fin du Second Empire, où libéraux et démocrates ont "commencé à se dire marions-nous nous-mêmes pour nous débarrasser de ce régime. C’est en tout cas le début du mariage assumé par les deux membres de l’attelage."

Il y a eu tout de même de rares périodes où un équilibre a pu être trouvé, après des épisodes tragiques le plus souvent. "Il a fallu la Première Guerre mondiale pour voter l’impôt sur le revenu." Impôt qu'on avait du mal à voter avant. De même, c'est après la Seconde Guerre mondiale que l'on a vu se déployer le programme du CNR, " Nos jours heureux" et la Sécurité sociale. "Il faut, pour les libéraux, sentir qu’en fait on a besoin du peuple, explique l'historien, de plus d’égalité pour faire ces concessions à l’idéal démocratique."

 

Plusieurs modèles démocratiques

La démocratie n’a pas toujours eu la même signification au cours de l’histoire. "Un Français de 1815, sous la Restauration se croit en démocratie, illustre Renaud Meltz, parce que l’égalité civile existe en France, ce qui n’existe nulle part ailleurs, c’est-à-dire que les citoyens sont égaux devant la loi." Avec la fin de l’Ancien Régime, la société d’ordre a en effet disparu et, même s’ils ne votent pas tous, il y a une égalité de droits.

Durant la Révolution française, "le grand modèle, c’était la citoyenneté grecque", rappelle l’historien. Avec d’un côté le modèle athénien, que l’on décrit aujourd’hui comme ancêtre du modèle de démocratie libérale. L’autre modèle, c’était celui de Sparte, "où la démocratie est beaucoup plus radicale. L’égalité n’est pas seulement devant la loi mais elle est aussi politique et économique, le citoyen se dissout totalement dans l’idée de la défense de la patrie, il appartient à la patrie."

 

Nous ne sommes pas seulement des individus voués à la consommation et à la jouissance des biens matériels

 

La "prophétie" de Benjamin Constant

Sparte ou Athènes : le débat est-il encore d’actualité ? Avec la modernité, ce qui intéresse les citoyens, plus que la citoyenneté, "c’est la richesse considérable que permet la technique et la science" et la possibilité de gagner son pain non plus à la sueur de son front. 

L’homme politique et intellectuel Benjamin Constant (1767-1830) disait que "la liberté moderne ce n’est pas s’occuper de défendre la cité les armes à la main, résume Renaud Meltz, ce n’est pas se dissoudre dans la collectivité, c’est au contraire s’émanciper dans des exercices"

Cette idée est au cœur de la notion moderne de société, qui va au-delà du modèle athénien ou de l’Ancien Régime. La société, c’est "cet espace de liberté d’exercice des individus qui font bien ce qu’ils veulent, qui consomment comme ils veulent, qui s’habillent comme ils veulent, etc."

L'historien rappelle la "prophétie" très actuelle de Benjamin Constant, qu'il traduit ainsi : "Attention, si nous ne sommes plus que des consommateurs, si nous ne sommes plus des citoyens, si nous sommes uniquement soucieux de nos libertés modernes, il risque de nous arriver une misère parce que nous ne sommes pas seulement des individus voués à la consommation et à la jouissance des biens matériels."

 

©RCF
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
Les Racines du présent
©RCF
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