Quand l’Apocalypse fut sauvée : Histoire de la tenture et de ses protecteurs
Chef-d’œuvre médiéval unique au monde, la Tenture de l’Apocalypse n’aurait jamais traversé les siècles sans l’action déterminée d’hommes souvent restés dans l’ombre. De l’évêque éclairé au custode obstiné, de l’érudit médiéviste au conservateur visionnaire, retour sur une chaîne de sauveteurs sans laquelle Angers aurait perdu l’un de ses trésors majeurs.
Tenture de l'Apocalypse au château d'Angers © RCF AnjouConservée aujourd’hui dans une galerie spécialement conçue au Château d’Angers, la Tenture de l’Apocalypse attire chaque année environ 270 000 visiteurs. Monumentale par ses dimensions comme par sa puissance narrative, cette fresque tissée du XIVe siècle n’a pourtant pas toujours été regardée comme un chef-d’œuvre.
Un trésor longtemps méprisé
Commandée par le duc Louis d’Anjou puis donnée à la cathédrale par le roi René, la tenture est exposée pendant des siècles lors des grandes fêtes. Mais au XVIIIe siècle, le goût change.
« Le temps des Lumières est très défavorable au gothique, on n’aime plus cette tapisserie », rappelle l’historien Jean-Pierre Bois.
Décrochée, reléguée, oubliée, la tenture devient un objet sans valeur. « C’est un vieux tas de chiffon, on l’élimine », dit-il sans détour. On la découpe, on l’utilise pour protéger les arbres du gel, pour couvrir des fenêtres, pour fabriquer des sacs. Non par malveillance, mais par ignorance.
Mgr Angebault, le premier sauveteur
Le tournant s’opère au milieu du XIXe siècle. Nommé évêque d’Angers en 1842, Mgr Angebault hérite de cette situation d’abandon.
« Il se trouve en tant qu’évêque d’Angers devant la situation d’avoir à répondre à la question: qu’est-ce qu’on fait de la tenture de l’Apocalypse ? » explique Jean-Pierre Bois.
Contrairement à ses prédécesseurs, Angebault est un homme d’art. « C’est un évêque passionné d’art. Il s’est intéressé à la peinture sur verre, à la sculpture du bois, à la tapisserie ». Convaincu par son custode, il rachète la tenture à l’État pour 300 francs.
Joubert, l’artisan de la renaissance
Le véritable moteur de la restauration s’appelle le custode Joubert. « Le custode, c’est un peu l’homme à tout faire du chapitre cathédrale. Custodis, en latin, c’est le gardien », rappelle Jean-Pierre Bois.
Le chanoine Joubert persuade l’évêque d’investir dans la restauration. « Maintenant, si vous voulez bien mettre un peu d’argent dedans, moi je me charge de vous la restaurer ». Pendant près de dix ans, il coordonne un travail colossal.
« Il réunit autour de lui entre cinquante et quatre-vingts femmes, des “petites mains”, anonymes, qui travaillent de manière remarquable ».
Savants et reconnaissance scientifique
À cette restauration artisanale s’ajoute une reconnaissance intellectuelle. L’ancien capitaine de marine Léon Daniel de Joannis réalise des dessins complets de la tenture et publie un ouvrage gravé sur cuivre.
« Un tirage d’art, à très peu d’exemplaires, mais un livre formidable », souligne l’historien.
Le maillon décisif est toutefois Louis de Farcy.
« Les autres ont été des artisans nécessaires. Lui, c’est le scientifique », insiste Jean-Pierre Bois. Ses travaux font entrer la Tenture de l’Apocalypse dans l’histoire de l’art médiéval européen.
Du musée à la reconnaissance mondiale
Après 1905, l’œuvre revient à l’État. Le conservateur Léchallier Durso l’intègre au musée des tapisseries.
« On ne savait pas trop quoi en faire, parce que son maniement est extrêmement compliqué », rappelle Jean-Pierre Bois, évoquant « une centaine de mètres de long, 90 tableaux ».
Un bâtiment spécifique est ensuite construit au Château d’Angers, garantissant des conditions scientifiques strictes.
« On ne la voit plus en pleine lumière comme avant, mais au moins, elle est protégée ».
Une chaîne de convictions
L’inscription au registre Mémoire du monde de l’UNESCO, en 2023, vient couronner cette longue histoire de sauvetage, portée notamment par le maire Christophe Béchu.
« Ça fait désormais de la tenture de l’Apocalypse un objet majeur de la réputation mondiale de la ville d’Angers », souligne Jean-Pierre Bois.
Pour l’historien, la leçon est claire:
« Elle doit tout à la conviction artistique, religieuse et patrimoniale des différents acteurs qui se sont succédé autour d’elle ». Acheter, restaurer, étudier, exposer, protéger.
« Ça a mis quasiment un siècle pour qu’elle devienne ce qu’elle est aujourd’hui ».
Sans eux, l’Apocalypse aurait disparu. Grâce à eux, elle traverse désormais le temps.


Thomas Cauchebrais nous replonge dans le patrimoine, la culture et l'histoire de notre cher Anjou avec les meilleurs experts du département. Un hommage à ce riche trésor légué par ceux qui nous ont précédés..
