Philosophie de la course à pied, par Jean-Luc Marion
Philosophe de renommée internationale, spécialiste de phénoménologie, de théologie et de métaphysique, Jean-Luc Marion nous surprend avec son dernier ouvrage sur... le sport. Et notamment la course à pied, qu'il a pratiquée à haut niveau. Alors que de plus en plus de Français se lancent dans le running, il nous montre ce qui se joue sur le plan métaphysique quand on pratique une activité sportive.
En faisant du sport, "j’accède à une identité de moi à propos de laquelle je ne peux pas mentir". ©Corinne SIMON/CIRICLe 12 avril dernier, ils étaient 60.000 à prendre le départ du marathon de Paris. "La course à pied ne s’est jamais aussi bien portée en France", selon la Fédération française d'athlétisme (FFA). En cinq ans, le nombre de pratiquants de running et de trail a augmenté d’un million en France, selon l'Observatoire du running 2026 de l'USC (Union sport et cycle). 13,2 millions de Français déclarent avoir couru en 2025 et 2 millions se sont inscrits à une compétition. Les chiffres sont en augmentation exponentielle.
Se dépasser, entretenir un lien social, sortir de chez soi, prendre soin de sa santé… Autant de bonnes raisons pour enfiler ses baskets. Mais qu’est-ce que la course à pied nous apprend sur nous-mêmes et sur notre monde ? Peut-on philosopher sur ce sport ? La réponse est oui, si l’on en croit le dernier ouvrage de Jean-Luc Marion.
Philosopher sur la course à pied
Philosophe de renommée internationale et membre de l’Académie française, lauréat du prestigieux prix Ratzinger en 2020, Jean-Luc Marion, 79 ans, nous surprend et nous réjouit avec son livre "La raison du sport" (éd. Grasset, 2026). Penseur de la phénoménologie, de la métaphysique, qu’il croise avec la théologie chrétienne, il est venu sur RCF Notre Dame nous parler de "L’amour selon Benoît XVI" ou du mystère de la Révélation.
Ce que l'on sait moins au sujet de Jean-Luc Marion, c'est qu'il a été coureur de demi-fond à haut niveau. Il est peut-être là où on ne l'attend pas, il semble savourer la surprise. "Quand on enseigne et écrit de la philosophie, dit-il, et qu’on est censé être, comme chacun sait, illisible, incompréhensible, etc., pouvoir river leur clou aux ignorants en leur montrant qu’on est plus fort qu’eux sur l’actualité sportive est un plaisir dont je ne me prive pas bien qu’il soit enfantin."
Son essai mêle expérience personnelle et analyse philosophique, et même théologique, sur l’exercice corporel. Un texte qui nous réjouit par son humour, sa vivacité, son rythme. Le premier chapitre est le récit de ses courses. "Tout est vrai, prévient-il, j’ai mis ensemble plusieurs courses, tout est vrai jusque dans les détails, le temps de passage, le chronomètre..." En bon phénoménologue, il commence par décrire "l’expérience réelle d’un effort sportif, dans mon cas le cas d’une course de demi-fond". Le sport, c’est finalement un sujet qui s’inscrit parfaitement dans sa pensée, puisque Jean-Luc Marion est le penseur de la finitude, et la chair est au centre de la réflexion.
"Le sportif n'a pas de corps"
Selon le dictionnaire de l’Académie française, l'expression "faire quelque chose pour le sport" signifie "pour le simple plaisir, de manière désintéressée". À l’inverse, on emploie l’expression "c’est du sport » pour désigner "une tâche fatigante, qui requiert beaucoup d’efforts". Nos expressions du langage familier le montrent bien, le sport, c’est aussi bien du plaisir que de la souffrance. "Et il ne faut pas chercher à faire la différence", selon Jean-Luc Marion.
"Pourquoi est-ce que la souffrance et le plaisir, qui en temps normal se distinguent, ne se distinguent-elles pas dans le cas du sport ?" questionne le philosophe. C’est que "le sportif n’a pas de corps", explique Jean-Luc Marion en citant Jean Giraudoux – qui, selon lui, "n’avait sans pas lu Husserl" puisqu’il complète : "Le sportif n’a pas de corps parce qu’il a une chair."
Chair et corps, quelle différence ?
Jean-Luc Marion distingue la chair du corps. Le corps, qui est du régime "de la matérialité", de la "physique" et "que l’on peut assimiler à une mécanique". "Le corps machine, c’est celui que, quand on est en bonne santé, on ne sent pas. Il est absent et c’est ce qu’il peut faire de mieux."
La chair, c’est donc en quelque sorte le corps que l’on éprouve. Et l'effort physique est "le lieu où je me ressens moi-même. Avec une intensité telle que la distinction du plaisir et de la douleur disparaît et que je m’éprouve moi-même." Comme disait le philosophe Michel Henry, "je m’auto-affecte".
Finalement, ce que l’on recherche en courant, c’est à faire "l’épreuve de soi". "J’accède à une identité de moi à propos de laquelle je ne peux pas mentir, je ne peux pas nier le fait que je me sens à ce moment-là." Et, selon Jean-Luc Marion, cela explique pourquoi tant de personnes, y compris "des gens trop vieux, pas entraînés, tentent de faire des courses de fond".
La véritable vie se joue dans les moments où nous faisons ce qui nous semblait impossible. Le sport est un de ces cas
Possible, impossible
La distinction entre ce qui est de l’ordre du possible et de l’impossible se pose avec acuité dans le sport où l’on cherche à repousser ses capacités. Plus encore plus lorsque dans le cadre d’une compétition.
Or, distinguer le possible et l’impossible, c’est véritablement "un dogme de la métaphysique", explique Jean-Luc Marion. "Cette distinction est peut-être une illusion, sinon une imposture, dit-il. La véritable vie se joue dans les moments où nous faisons ce qui nous semblait impossible. Le sport est un de ces cas."


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