Philippe Croizon : "Sans l'humour, je ne serais pas là aujourd'hui !"
Traverser la Manche à la nage, sans bras, ni jambes. C'est le pari fou - et réussi- de Philippe Croizon en 2010, après une amputation des quatre membres 16 ans avant suite à une électrocution. Une performance racontée dans "Pour le meilleur" de Marie-Castille Mention-Shaar, sorti en salles le 22 avril. Mais surtout le récit d'une incroyable histoire d'amour avec sa compagne Suzana, qui l'a soutenu dans cette aventure. Coulisses de ce film et petits secrets de bonheur d'un homme à l'énergie toujours débordante !
© RCF Notre Dame
"J’ai pleuré du début à la fin. J’avais vécu cette traversée, mais je ne l’avais pas vue." C’est très ému que Philippe Croizon a assisté au premier visionnage de ce film. 13h et 26 minutes pour relier à la nage la France et l’Angleterre le 18 septembre 2010. Un exploit dont Marie Castille Mention -Shaar raconte les coulisses, depuis ce défi lancé devant les caméras de France 3 après un saut en parachute, l’incompréhension de l’entourage, la préparation physique en piscine, les doutes, la fatigue, pour finalement réaliser l’impensable.
C’est Pierre Rabine qui interprète le rôle du champion. Recruté par petites annonces sur les réseaux sociaux, ce jeune athlète féru de natation a lui-même perdu ses quatre membres suite à une électrocution. Un choix validé par son modèle : "Il a connu les mêmes ressentis que moi j’ai eu, à l’hôpital, pendant les entrainements et ça transpire à l’écran."
Un hommage aux aidants
Plus que le récit d’une performance, ce film se veut aussi un formidable hommage aux aidants autant qu’une histoire d’amour. Celle unissant Suzana, éleveuse de chèvres d’origine portugaise, au jeune ouvrier lourdement handicapé. "Une bascule permanente entre aidante et aimante." traduit l’auteur de "Tout est possible". Lily –Fleur Pointaux, ex héroïne de la série "Nos années pension" apporte toute sa sensibilité à cette compagne prête à tous les sacrifices pour permettre à son conjoint de réaliser son rêve.
Plaisir aussi de retrouver Sandrine Bonnaire, en auxiliaire de vie discrète et attentive et Corinne Masiero, coach bougonne et admirative. Depuis cette traversée, Philippe Croizon a enchainé les défis : relier les cinq continents à la nage, un record de plongée, des participations au Paris Dakar, avant peut-être de s’envoler un jour pour l’espace …L' occasion d'un autre film ? En attendant, place aux questions bonheur !
Questions Bonheur
Quand vous vous levez le matin, est-ce que c'est tout de suite de bonne humeur ou il ne faut pas trop vous approcher avant d'avoir bu votre café ou votre thé ?
Non, non, c'est tout de suite de bonne humeur. Moi je chante très souvent, tout comme Suzana. On fait souvent des karaokés à la maison tous les deux. Une maison sans musique, c'est pas possible quoi !
Qu'est-ce qui vous met donc bonne humeur ? Déjà que rien de pire ne pourrait vous arriver finalement ?
Oui, c'est pas mal déjà. (rires) Mais non je ne regarde pas l'actualité. Enfin... Je regarde les infos seulement le soir, j'écoute France Info un petit peu ou RCF (!), mais je ne me noie pas dans les infos, sinon je vais être malheureux toute la journée !
Justement, quand vous avez un petit coup de déprime, et on le voit bien dans le film, qu'est-ce que vous faites pour vous remonter le moral ?
Encore une fois la musique. Quand je ne vais pas bien, j'ai besoin de pleurer. Je mets Starmania, "Le monde est stone " et là je pleure ! Et une fois que j'ai fini de pleurer, je mets la Compagnie Créole et en avant !
C'est sain de pleurer aussi. ..
Mais oui, mais il faut ! Ça ne sert à rien de garder la mauvaise énergie. D'ailleurs, dans tous mes entraînements, j'avais un casque dans les oreilles. Quand je nageais pendant 9 heures dans le bassin de 25 mètres, de 9 heures le matin à 18 heures le soir, j'écoutais de la musique.
Est-ce qu'il y a un endroit qui vous apaise, qui vous redonne de l'énergie ?
Oui, mon petit endroit à moi, c'est La Rochelle. Avant d'y habiter, on faisait 1h30, voire 2h de voiture. Je passais ma journée devant la mer et je la regardais dans mon fauteuil roulant électrique. Je n'avais rien besoin d'autre. C'est mon petit moment, c'est mon havre de paix. J'aime bien aussi être en terrasse d'un café et regarder passer les gens. Ça, c'est vraiment mon kiff !
Je pensais aussi à la scène, aux conférences grand public que vous animez régulièrement. Ça vous rebooste, on a l'impression, de partager votre expérience ...
Oui, je fais entre 80 et 100 conférences à l'année. Je l'appelle maintenant "ma conférence spectacle hybride rechargeable." Parce que je recharge les batteries des gens qui sont face de moi. (sourires) Et moi quand je sors de scène, je suis carrément à plat, je suis usé, je suis fatigué. Mais j'adore partager avec les gens. Ce que je donne sur scène, c'est comme dans le film.
Question gratitude : est-ce qu'il y a une personne qui a beaucoup compté pour vous dans votre vie personnelle ou professionnelle et à qui aujourd'hui vous avez vraiment envie de dire merci ? Je pense que la réponse est évidente ...
Je sais, vous pensez à Susana bien sûr. Mais je pense aussi à ma grand-mère. Elle m'a offert son énergie, m'a élevé quand j'étais petit, et même quand j'étais grand et aussi quand j'étais raccourci (!). Ma grand-mère a toujours été là, elle m'a élevé dans le dur, mais avec beaucoup d'amour. Et ma mère m'a élevé dans la connerie. Ça fait le personnage que je suis devenu aujourd'hui. Très sérieux dans mes aventures, grâce à ma grand-mère, mais dès qu'il y a une bêtise à faire, par ma mère, je ne suis pas très loin. Et il y a aussi mon entraîneuse. Il y a eu beaucoup de femmes autour de moi qui m'ont construit au fur et à mesure dans mon parcours de vie. Merci à toutes ces femmes qui m'ont aidé.
Je pense aussi à Marion Hans* décédée tout récemment à l'âge de 49 ans. Celle que vous avez vue sur votre lit d'hôpital après votre amputation et qui a fait germer cette idée de faire cette traversée de la Manche.
Complètement. Marion nous a quittés il n'y a pas très longtemps. Et ce qui est génial, c'est qu'il y a un hommage qui lui est rendu vers la fin du film. Elle devait venir à Lille prochainement pour l'avant-première et on a appris il y a une semaine malheureusement son décès subi.
Pour terminer, Philippe Croizon, vous connaissez le dicton "Pour vivre heureux, vivons cachés", mais pour vous, pour vivre heureux, il faudrait vivre comment ?
Moi, c'est au grand jour, rencontrer les gens. il y a toujours du monde qui m'accompagne, je ne peux pas être seul à cause de mon handicap. Mais j'aime rire, j'aime plaisanter avec les gens dans la rue, dans le train. C'est ça la vraie vie, c'est de discuter avec les gens, ce n'est pas de rester enfermé.
Vivons en ayant un peu d'humour aussi ?
L'humour est un outil de résilience extraordinaire. Sans l'humour, je ne serais pas là aujourd'hui. D'ailleurs, la première vanne que j'ai faite, c'était après mon accident, avant que je ne tombe dans le coma. C'est ma mère qui m’a posé la question. Elle me dit : "ça va mon garçon ?" Et d'après eux, parce que moi je ne m'en souviens pas, j'ai répondu, là je crois que je suis "cuit-cuit". J’avais pris trois décharges de 20 000 volts. Donc j'ai été bien mis au courant (!) et j'ai sorti cette vanne peut-être pour leur faire du bien, où j'avais compris ce qui m'était arrivé, mais je n'en ai pas le souvenir.
Vivons en osant aussi ?
Ah oui, il faut oser. C'est la base de la vie. Ça me rappelle la phrase d'Audiard dans "Les Tonton Flingueurs". Il disait : "Les cons, ça ose tout, c'est à ça qu'on les reconnaît." Moi j'aime bien être un con alors, parce que j'ose tout et depuis que j'ose tout, tout fonctionne. Ça marche. Et surtout j'ose demander des coups de main et ça, c'est un message que je délivre, qui est très très fort. Dans notre société, demander un coup de main, c'est vécu comme un échec, comme un déshonneur. Je suis un loser si je demande de l'aide. Mais moi, sans les coups de main, je n’aurais jamais réussi mes aventures. Le je "J-E" n'existe pas. C'est : on avance ensemble et on réussit ensemble. Et c'est ça, ce film. C'est montrer qu'il y a du partage et on peut y arriver tous ensemble. Et je pense que dans notre société d'aujourd'hui, ce film, il va faire du bien à beaucoup de monde.
*Marion Hans Mesmacque a été la première française à traverser la Manche à la nage, le 1e Août 1994, à l’âge de 18 ans. Elle est décédée le 23 Mars 2026 à 49 ans.
"Pour le Meilleur" de Marie Castille Mention-Shaar, avec Pierre Rabine, Lily –Fleur Pointeaux, Sandrine Bonnaire, Corinne Masiero et Pierre Deladonchamps. Sortie le 22 Avril au cinéma.


lIs sont chanteurs, comédiens ou écrivains. Mais qu'est-ce qui les met en joie ? Chaque dimanche, à 7h42, ils livrent leurs petits secrets pour être heureux à Vincent Belotti.



