Penser l'incarnation : pour une philosophie de la naissance
Penser la naissance, c'est évoquer ce moment où l'on ne choisit pas de venir au monde. C'est l'ancrage dans un corps, dans un lieu, dans un milieu, dans un langage, dans une société. Et le début d'une tension perpétuelle entre ancien et nouveau, d'une dialectique entre tradition et renouvellement. Au sortir du temps de Noël, et si nous posions un regard philosophique sur l'incarnation, à la suite d'Hannah Arendt, la première à avoir vraiment pensé la naissance.
Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je n’ai pas été consulté ? Il y a chez Hannah Arendt l'idée de "hasard approuvé". C'est-à-dire qu'il faut "confirmer quelque chose qui, sinon, ne serait qu'un hasard". ©UnsplashY a-t-il plus matière à étonnement que la naissance, notre naissance ? L'expérience inaugurale de l'humain qui ouvre les yeux sur le monde rejoint l'attitude philosophique par excellence qu'est l'étonnement. Il y a d'innombrables raisons pour un philosophe de se pencher sur la naissance - le rapport au corps, la fragilité, la finitude, le déterminisme, la démocratie, le nationalisme... Et pourtant, ce n'est qu'au cours du XXe siècle, avec Hannah Arendt et Paul Ricœur, que l'on a pensé la naissance.
Que signifie naître ? Nous n’avons aucun souvenir de notre naissance et pourtant elle scelle, irréversiblement, le début de notre vie. Elle nous ancre dans un lieu, une époque, une famille, une religion, une culture : mais exister n’est-ce pas avoir la possibilité de renaître ? Pour nous aider à poser un regard philosophique sur la naissance, Sarah Brunel reçoit Olivier Abel, philosophe, professeur de philosophie et d'éthique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier, spécialiste de Paul Ricœur. Il est l'auteur de l'essai "La naissance - Qu’est-ce que ça change ?" (éd. Labor et Fides, 2024).
La naissance dans le regard du philosophe
La naissance, c'est un thème assez peu pensé par la philosophie occidentale. On aurait pu croire que la célébration de la Nativité du Seigneur, qui s'est imposée au fil des siècles en Occident, aurait poussé les penseurs à creuser la question de la naissance. Mais la philosophie classique "a longuement été préoccupée par la mort", plus que par la naissance.
La première à y avoir vraiment réfléchi, c’est Hannah Arendt (1906-1975), en même temps que Paul Ricœur (1913-2005). "Arendt montre que notre condition, c’est justement de répondre au fait brut d’être né, qui est quelque part absurde, qui est contingent, par une sorte de seconde naissance, par l’initiative qui se fait à travers la parole, à travers les actions, l’agir, à travers le verbe."
Il y a chez Arendt l'idée de "hasard approuvé". C'est-à-dire l'idée qu'il faut "confirmer quelque chose qui, sinon, ne serait qu'un hasard". Quitte à avoir avec Kierkegaard un moment de révolte. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je n’ai pas été consulté ? Olivier Abel émet l’hypothèse que "c’est après ce moment de non, de refus, que l’approbation, que le consentement à être né prend tout son sens".
Penser la naissance au XXIe siècle
Olivier Abel s'inscrit "à rebours par rapport à une tradition un peu existentialiste". Là où Sartre affirmait que "nous sommes ce que nous faisons de nous-mêmes", il défend l'étonnement philosophique de la naissance comme "une découverte qu’il y a beaucoup de choses qui sont déjà là". Il propose même "d’explorer tout ce qui est déjà donné avec la naissance". Une généalogie, une culture, une époque, une société…
N'avons-nous pas tendance à trop réinterpréter ce qui nous est donné à la naissance ? C'est l'un des thèmes "un petit peu polémiques" que propose Olivier Abel. Il avance "l'idée qu’on est dans une société qui croit trop pouvoir tout choisir. C’est quelque chose qui m’a un petit peu retenu, peut-être pas inquiété mais en tout cas étonné."
La naissance, quand la médecine prénatale n'était pas celle d'aujourd'hui, était véritablement vécue comme un moment de rupture, comme "une discontinuité". "C’est certain que le fait d’avoir des images très, très tôt de nos embryons, qui leur donne d’ailleurs un sexe très tôt avant la naissance, ça c’est une modification assez importante et assez peu méditée." Pour le philosophe, il y a avec les pratiques de diagnostic anténatal (DAN) ou prénatal (DPN), comme "une sorte d’effacement de la discontinuité de la naissance". Et peut-être qu’à force, s’efface aussi "une singularité attachée à la vie".
Les nouvelles techniques de procréation nous font perdre de vue que "les bébés arrivent, ce n’est pas entièrement quelque chose que l’on peut fabriquer ce n’est pas mon choix, mon objet". Il y a là en tout cas par le fait des évolutions technologiques "de grands effets anthropologiques et moraux et éthiques et sociaux finalement".
Une poétique de l’incarnation
L’incarnation est un thème éminemment chrétien, c'est même un dogme religieux. Mais chacun peut rejoindre la "perplexité" du philosophe sur l'incarnation en dehors de toute référence chrétienne. "Ma perplexité, c’est le fait que nous avons un corps, nous sommes des sujets corporels liés à un corps." Or, "cette merveille de l’incarnation, j’ai le sentiment que parfois elle est vécue aussi comme une horreur qui est l’horreur de l’incarcération, on est coincés dans une condition".
Cela fait écho au refus d’enfanter, qui s’exprime aujourd’hui parmi les jeunes adultes. Olivier Abel nous rappelle ce qu’a été l’encratisme, désigné par les hérésiologues, aux premiers siècles du christianisme, comme le refus entre autres du mariage et de la procréation. Cela rejoint le gnosticisme et "l’idée que nous sommes des sujets libres, qu’on nous a mis dans un corps mais qu’on n’a rien demandé". Aussi, le refus actuel de donner naissance à des enfants serait un refus "d’enfermer des âmes dans des corps malheureux".
Ce à quoi Olivier Abel voudrait "opposer une poétique de l’incarnation". Qu’il s’agisse de notre généalogie, de notre langage, "nous sommes des êtres de tradition et de transmission, en même temps que d’invention. Il y a sans doute une perpétuelle dialectique équilibre à trouver entre la transmission et l’invention, il y a les deux."
Ce n’est pas un hasard si les grandes tragédies antiques mettent en scène les membres d’une même famille. C’est là où se joue le drame dès lors que l’ancien n’autorise pas le nouveau ou que le nouveau oublie l’ancien, comme le formule le philosophe. Or, "souvent, c’est tragique : on ne transmet pas ce qu’on veut et on transmet ce qu’on ne veut pas !"
Le propre de notre époque c’est qu’en dépit de tous les malheurs du monde, nous continuons à nous réjouir de la naissance
La naissance, un thème politique
Des liens non choisis : c’est ce "avec quoi on commence" dans le monde. Or, justement, la démocratie, par ses institutions publiques, c’est ce qui permet de redistribuer les cartes, d’une certaine manière, de sortir du non choix et des déterminismes. La démocratie défend l’idée "que nous pourrions être nés autres que ce que nous sommes", explique Olivier Abel reprenant l’idée de Jacques Rancière.
Comme l’énonçait Michel Foucault, nous sommes à l’âge des "biopouvoirs" - de la gestion de la santé publique, de la prophylaxie, etc. - mais aussi l’âge des génocides. "Génocides qui incarcèrent les humains dans leur condition de naissance. Ça va avec l’âge des nationalismes." Olivier Abel rappelle que "nationalisme" et "naissance" ont la même racine.
Il y a nécessairement une dimension "très politique" dans toute réflexion philosophique sur la naissance. Olivier Abel aborde la notion de "grand remplacement" : "Pas plus que nous ne choisissons nos enfants, nous ne pouvons choisir ceux que nous accueillons. Ce n’est pas une question de choix. C’est : Comment est-ce qu’on interprète ensemble le fait qu’il y ait des nouveaux venus ? Qu’est-ce que nous, nous faisons des nouveaux venus, y compris les enfants, d’ailleurs ? C’est une question politique."
On peut donc trouver dans la naissance tout le tragique de la condition humaine. Mais au sortir du XXe siècle, "le propre de notre époque c’est qu’en dépit de tous les malheurs du monde, nous continuons à nous réjouir de la naissance". Cette interrogation est au cœur du propos d’Olivier Abel. "Pourquoi est-ce que nous nous réjouissons des naissances ?"


Mieux comprendre le monde, dans lequel nous sommes invités à vivre en chrétiens, grâce aux travaux des historiens, des sociologues et des artistes ainsi qu’à travers la réflexion philosophique. C'est ce que vous proposent Monserrata Vidal et Sarah Brunel.




