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Murielle Magellan, La Fantaisie
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Murielle Magellan, La Fantaisie

Un article rédigé par Armelle Delmelle - 1RCF Belgique, le 23 janvier 2024  -  Modifié le 23 janvier 2024
Tu m'en liras tant Murielle Magellan, La Fantaisie

Qu'avons-nous fait de la fantaisie de nos 20 ans ? C'est la question que se pose Murielle Magellan dans son nouveau livre, La Fantaisie. Rencontre avec l'autrice.

Photo Pascal Ito ©Flammarion Photo Pascal Ito ©Flammarion

Votre livre prend un peu une forme particulière : il y a votre roman et puis il y a le manuscrit du roman que Mona retrouve dans son appartement. Pourquoi un roman dans le roman et pas un roman choral ou des flashbacks ? 


Mona sort de la dépression et s'installe dans un tout petit appartement pour se rapprocher de sa fille. Elle commence à ranger et s'aperçoit qu'une marche qui mène vers le lit mezzanine est scellée. Donc elle est intriguée, elle ouvre cette marche et elle trouve un manuscrit. C’est ce manuscrit qu'elle commence à lire qu'on va lire avec elle.


Effectivement, ça m'amusait beaucoup cette double forme, parce que d'abord, ça me permettait de travailler sur deux styles : le style de la narration principale qui est, je dirais, ma façon habituelle de raconter des histoires et le style de ce manuscrit qui est beaucoup plus burlesque, drôle, un peu fantasque. Il l'a fait rire et va attiser sa curiosité et j'espère la nôtre.

Dans mon roman précédent, Géante, c'était un roman dans lequel je racontais une histoire aussi principale et régulièrement je mettais des extraits de mon journal en rapport avec la thématique du livre. Dans N'oublie pas les oiseaux, mon 3e roman, j'insérais des petits bouts de mon journal, je racontais une grande histoire d'amour que j'ai vécue et j'insérais des petits moments de mon journal que je tenais à l'époque. Là, c'est une pure fiction et c'est une fiction dans la fiction.


Jonas is born, c'est ce deuxième livre qui est dans votre livre. Il est écrit par votre personnage, Philippe Sandre-Lévy. Est-ce que c'est quelque chose que vous auriez pu écrire dans votre jeunesse comme lui ?


Je ne sais pas si j'aurais pu l'écrire, mais je sais que je lisais beaucoup de livres comme ça quand j'étais jeune. C'est-à-dire John Irving, Philippe Roth, John Kennedy Toole avec La conjuration des imbéciles, … C'étaient des livres qui m'avaient marquée quand j'étais jeune parce qu'ils me faisaient rire.


Et au moment où j'ai eu envie d'écrire ce roman, j'étais assez morose en vérité et je n'avais plus beaucoup de sens de l'humour. J'étais très marquée par les événements de l'actualité et chaque chose me touchait beaucoup. Je me suis dit : il faut garder le décalage, il faut garder le sens de l'humour et la fiction pour que le monde soit supportable. Je me suis souvenue de ce que je lisais quand j'avais 20 ans et qui était de qualité, et comment la littérature s'emparait aussi de la fantaisie et de l'humour. C'est comme ça que je me suis dit que ce manuscrit serait écrit comme ces livres que j'ai tant aimés quand j'étais jeune. Et donc Mona qui est sombre, qui est dans une sorte de brouillard, elle tombe sur un texte qui la ranime. 


Vous étiez dans le même état que Mona avec les mêmes besoins peut-être ?

Je n’étais pas aussi dépressive et heureusement, parce qu'elle est vraiment passée par une longue phase dépressive. Moi j'avais plus une humeur sombre comme on peut avoir peut-être en ce moment aussi quand le temps est gris.


J'ai inventé à Mona une dépression plus grave, d'abord parce que j'en ai connu autour de moi et je voulais aussi raconter le réel. Je voulais certes, travailler sur l'humour, sur la fantaisie, sur comment on peut regarder le monde aussi et s'en amuser, mais sans perdre la lucidité sur le monde et sans perdre la lucidité sur la réalité. C'est pour ça que mes personnages sont des personnages de la classe moyenne, qui ont vécu des difficultés, qui vivent en banlieue parisienne. J'avais envie de m'intéresser aussi à des personnages de la périphérie, mais sans raconter ce qu'on raconte habituellement : les violences, les luttes sociales, etc. C'est plus des vraies questions intimes et presque philosophiques, psychologiques qu'on peut tous avoir.


Ça m'intéressait que ce soit eux qui soient confrontés à cette question de comment je fais quand j'ai perdu un peu quelque chose de ma jeunesse, quelque chose de cette énergie. Une énergie qui fait que quand on a 20 ans, certes, on prend aussi les choses en pleine poire et on a une lucidité, mais l'heure d'après, on peut rigoler avec des potes et boire des coups et c'est passé. Alors qu'en vieillissant la responsabilité, le poids du quotidien fait que on a beaucoup plus de mal à ranimer l'éclat de rire. D'une certaine façon, c'est ça qui arrive à Mona et finalement à Philippe Sandre-Lévy. On a vraiment quelque chose qui est aussi en lien avec le passé. Comment le passé se perd d'une certaine façon et ce qu'on garde de ce passé ?


Cette capacité à rire après quelque chose de grave, c'est quelque chose qu'on perd forcément ? Est-ce que c'est « une obligation » de perdre ça pour vieillir, pour grandir ? 


Non je ne crois pas que ce soit une obligation. Je pense d'ailleurs qu'il y a des métiers comme les acteurs, par exemple, qui travaillent à ne jamais perdre ça. Je dirais toujours garder quelque chose qui rigole, qui s'amuse, qui joue. On dit bien jouer. Mais dans nos vies du quotidien, la pente est quand même de s'éloigner de sa fantaisie.


Ce que dit Philippe Sandre-Lévy, et ça m'intéressait de le dire par sa bouche : est-ce que franchement il y a de quoi rire ? Ce que franchement, quand on a commencé à se confronter à la vie, à se confronter à la dureté du quotidien, des charges mais aussi aux petits drames que chacun traverse, est-ce qu'il y a de quoi. Et Mona lui dit : « moi le fait de rire en lisant votre manuscrit que vous n'enlève rien à la gravité du monde et à ma conscience de la gravité du monde. Je crois au contraire que ça, ça permet de mieux l'affronter et de mieux y répondre. » Et c'est pour ça que j'ai écrit ce livre aussi, parce que je crois qu'il ne faut pas qu'on perde notre fantaisie, parce que ça nous permet d'être meilleurs au monde.


J'aimerais revenir sur la forme du livre un instant, donc vous avez écrit deux romans en un, est-ce que vous les avez écrits en parallèle ou l'un après l'autre ? 


En parallèle. Avant d'écrire, je prends beaucoup de notes et je ne vais pas dire que je structure dans le sens où je fais un plan, etc. Ce serait faux, mais je pose énormément de piliers comme ça dans mes notes, sur ce que j'ai envie d'écrire. Donc j’avais les piliers du manuscrit et les piliers de mon récit principal aussi et je me suis lancée en alternance.


J’aime bien aussi comme auteur me déstabiliser, comme avec ce passage de l'un à l'autre. Et j'aime bien l'idée que le lecteur soit aussi déstabilisé, mais à la fois, j'espère, tenu par l'histoire. Finalement, il y a quelque chose de choral. Puisqu’il y a mes deux personnages principaux qui vont lire à un moment donné le manuscrit et les deux personnages du manuscrit. Cette pluralité, cette polyphonie, ça permet aussi de raconter le monde un peu différemment, d'entendre l'altérité. Parce que c'est ça que permet la fiction. Quand on lit un roman, on passe d'un personnage à l'autre, on même si on est du point de vue d'un seul il y a néanmoins les autres qui prennent la parole, qui pensent, qui agissent, et ça permet de revisiter le monde en se mettant un peu à la place de l'autre, ce qui manque parfois. Dans la vie réelle, on est sur son point de vue et on oublie de penser pour l'autre, le roman permet ça. 


Dans le livre, Philippe Sandre-Lévy a écrit Jonas Is born par amour. C'est quelque chose que vous auriez aimé qu'on fasse pour vous ou que vous auriez pu faire ?


Je ne me suis pas posé la question comme ça, mais oui, j'aurais adoré qu'on ait écrit un roman pour moi.


Il a écrit ça à 20 ans par amour. Ce n’est pas un écrivain Philippe Sandre-Lévy, il a une tout autre vie, il n’a jamais réécrit d'ailleurs. Ce texte là il l'a écrit pour une voisine de palier qui aimait beaucoup lire et dans son livre, il a essayé de mettre des traces de ce qu’elle lisait.


Je crois que la littérature c'est aussi une façon de séduire. Je pense qu'on écrit par nécessité, mais aussi parce que on essaie d’avoir de la reconnaissance. Je sais qu’il ne faut pas trop le dire, mais néanmoins il y a quelque chose qui s'adresse au monde et à l'autre. On a cet appétit d'être lu qui a à voir, je pense avec la séduction.

Jonas quitte sa tanière après deux ans d'enfermement et décide d'aller parler aux gens. Lors d'une de ses sorties, il fait piocher des petits bouts de papier et il demande aux passants : vous, qu'est-ce que vous écririez sur ce bout de papier ? Qu'est-ce que vous écririez sur votre bout de papier si vous rencontrez Jonas en sortant dans la rue ?


Qu'est-ce que j'écrirai ? J'écrirai : « Vive la fantaisie », peut être quelque chose qui a à voir avec ça. « Aidons nous à refaire pétiller les yeux, amusons nous ». Quelque chose qui a à voir avec l'humour sans doute.


Juste en lien avec le livre ou parce que c'est quelque chose dont vous avez besoin ou envie en ce moment.


Je crois vraiment que c'est une envie. Je ressens de façon extrêmement violente l'actualité et je la fuis presque tellement elle est dure en ce moment. Je veux trouver un autre angle. Quand je parle d'humour, ce n’est pas forcément rire, mais c'est le décalage. C'est se mettre d'un point de vue qui fasse que c'est possible de regarder et de se parler et de s'en parler [de l’actualité]. Et pour l'instant je trouve que c'est compliqué.


C'était déjà le cas au moment où je me suis mise à écrire il y a deux ans. Ça l'est d'autant plus au moment où le livre sort. Il faut trouver la joie d'une certaine façon et pour continuer à se confronter au réel. Dans le roman, je parle beaucoup du réel. Pour moi, il s'agit pas de faire de la fiction qui n'est rien à voir avec le réel, mais c'est de d'accepter le réel et de le regarder de façon qu'on puisse se décaler.


Il n’y a pas ou plus assez d'actualités positives et légères selon vous ?


Il y en a, mais je pense qu'il faut aller les chercher et que d'une certaine façon, ça fait moins vendre. On appuie sur les ressorts qui marchent : les gros titres qui font peur. La sidération fait qu'on reste scotché devant nos écrans et c'est l'effet voulu puisqu’après on peut mettre de la pub.


Ce livre, c'est aussi une ode à la fiction et à l'art, à la création. Je commence à avoir un peu quelques années derrière moi et je suis plus que jamais convaincue que c'est la façon de non seulement s'évader, mais de réfléchir de façon transformée au monde, aux situations, aux rapports psychologiques, intimes, politiques, sociaux, … J'aborde peu la politique, mais je suis sûre que c'est par le truchement de la fiction, de la littérature, des films, etc. qu’on peut revisiter le politique.


Ce sont des filtres qui adoucissent. Même si les choses sont violentes en fiction, elles sont transformées. On sait que c'est du pour de faux, alors que le « pour de vrai » de l'actualité nous est balancé avec des certitudes. La fiction, c'est l'incertitude. 


Jonas parle de l'idée des vases communicants qu'il applique à la parole, pouvez-vous nous expliquer comment ces vases communicants s'appliquent à la parole ?


Jonas a envie, dans son élan bienheureux, d'équilibrer le monde, donc il se dit : si le monde a décidé de ne pas parler de telle chose, moi j'en parle. Si le monde a décidé d'être brutal, moi je suis doux. Si tu es doux, je vais être plus radical. Donc, d'une certaine façon, il veut être un facteur d'équilibre, ce qui est une façon de nous dire qu'il n'y a pas une vérité absolue. Il faut trouver une harmonie entre le blanc et le noir. C'est cette alternance là qui fait que qu'on arrive à trouver l'harmonie.


Donc Jonas, il décide d'aller dans le monde pour partager ses réflexions de deux ans à vivre comme un ermite et c'est là que l'idée de l'équilibre lui vient, par exemple. Ces expériences un peu loufoques, il va en faire quelque chose grâce à sa voisine qui arrive à l'aider à formuler ça et qui va être un concept qu'on promet comme un concept réparateur qui aide à résoudre tous les soucis. C’est d’ailleurs ce qui pousse Mona à lire le manuscrit.


Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour la suite ?


J'aimerais que ce livre soit partagé. On est toujours très proches de nos œuvres quand elles viennent de sortir. Je suis très heureuse de la façon dont les gens le reçoivent pour l'instant et j'adorerais qu'il amène cette petite touche de fantaisie dans les yeux des lecteurs.

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