Miséricorde (2024) d'Alain Guiraudie : interroger la nuit
Depuis L'Inconnu du lac, Alain Guiraudie s'est imposé comme l'une des voix les plus singulières du cinéma français contemporain. Et c'est avec Miséricorde, qu'il poursuit son exploration des marges et de la culpabilité dans un film qui emprunte autant au polar qu'au conte rural. Ainsi, par-delà l'apparente banalité d'un meurtre campagnard, le réalisateur construit une œuvre où le réalisme se fissure progressivement pour laisser émerger une réflexion onirique sur le péché et les pulsions humaines. Une analyse mise en forme par Jean-Marc Reichart.
Extrait de "Miséricorde" d'Alain Guiraudie - 2024Derrière le fait divers : une fable
Jérémie revient dans son village natal pour assister aux funérailles de son ancien patron boulanger. Accueilli par la veuve, il décide de prolonger son séjour, provoquant rapidement l'hostilité du fils de la famille, persuadé que cet ancien employé nourrit des intentions ambiguës envers sa mère. Une violente altercation éclate alors entre les deux hommes et se termine par un meurtre que Jérémie tente de dissimuler...
L'enquête de gendarmerie qui s'ensuit aurait pu faire basculer le film dans le simple thriller. Alain Guiraudie choisit pourtant une toute autre direction. Très vite, le crime devient presque secondaire. Ce qui intéresse vraiment le cinéaste n'est pas tant l'identité du coupable que les forces invisibles qui relient les personnages entre eux. Le voisin solitaire, la veuve, le curé, les gendarmes et Jérémie semblent évoluer dans un espace où chacun désire quelqu'un qui ne le désire pas en retour. Et cette circulation permanente de l'attirance transforme peu à peu le village en un véritable labyrinthe affectif.
Une mécanique du désir
Le cinéma de Guiraudie est souvent décrit comme réaliste. Il l'est effectivement par ses décors, ses visages, ses dialogues volontairement ordinaires et cette campagne française débarrassée de tout folklore. Pourtant, Miséricorde appartient davantage au rêve qu'au documentaire.
Les magnifiques paysages automnaux de l'Aveyron deviennent un territoire psychique. Les forêts absorbent les personnages comme un dédale où l'on perd autant son chemin que ses certitudes. Les plans fixes, les apparitions soudaines au détour d'un sentier ou en pleine nuit, les silences et les rencontres improbables installent une atmosphère discrètement irréelle qui évoque autant le cinéma de Claude Chabrol que celui de Luis Buñuel.
Cette impression est renforcée par l'écriture des personnages. Guiraudie refuse toute psychologie explicative. Jérémie demeure une énigme du début à la fin. On ignore ce qu'il cherche réellement. Il n'existe finalement qu'à travers ce que les autres projettent sur lui. Il devient successivement fils de substitution, amant potentiel et objet de fantasme ou de jalousie. À plusieurs reprises, il revêt même les vêtements d'autres personnages, comme si son identité demeurait constamment disponible. Toujours susceptible d'être occupée par une autre.
Le film ne raconte donc rien d'autre que la mécanique du désir. Ici, celui-ci enferme les êtres dans une ronde dont personne ne peut sortir. Le meurtre lui-même apparaît moins comme un accident que comme la conséquence logique de ce trafic incessant des pulsions qui cherchent à s'assouvir.
La miséricorde en question
Le personnage le plus intéressant demeure sans doute celui du prêtre. À travers lui, Guiraudie prend un plaisir manifeste à détourner les principes fondamentaux du catholicisme. Dès lors, ce curé en soutane protège un meurtrier, ment aux enquêteurs et avoue son attirance pour Jérémie. Mais c'est surtout son discours sur sa foi et ses ouailles qui retient le plus l'attention. Car, selon lui, puisque tous les êtres humains sont pécheurs, personne ne mérite d'être condamné davantage qu'un autre. De ce fait, dénoncer Jérémie n'aurait aucun sens : la culpabilité étant universelle, elle dissout toute responsabilité individuelle.
Cette vision constitue le véritable cœur idéologique du film. Pourtant, elle repose sur un profond malentendu concernant la pensée chrétienne. En effet, le christianisme affirme bien que tous les hommes sont pécheurs, mais jamais pour abolir la responsabilité personnelle. Au contraire, la reconnaissance de sa propre faute constitue précisément la condition du pardon. La miséricorde n'efface pas le péché ; elle suppose d'abord qu'il soit regardé en face.
Or Guiraudie remplace cette logique par une forme d'innocence généralisée où le mal devient presque une fatalité anthropologique. La grâce disparaît au profit d'une simple indulgence. Le pardon se vide alors de sa dimension spirituelle pour devenir une suspension du jugement accompagnée d'un arrangement avec sa propre conscience tourmentée.
Le paradoxe est que le film semble lui-même contredire cette théorie. Certes, Jérémie échappe à la justice. Mais il ne retrouve jamais la paix. Son existence se refermera lentement sur lui comme une prison mentale. Entre la veuve, le prêtre, les fantômes du passé et le poids de son acte, il paraît condamné à vivre dans une culpabilité silencieuse dont personne ne peut l'affranchir. Totalement prisonnier du désir de deux personnes qu'il n'aime pas.
Et c'est certainement là que Miséricorde trouve toute sa richesse. Car en cherchant à déconstruire la culpabilité chrétienne, Alain Guiraudie retrouve malgré lui l'une de ses intuitions les plus profondes : il est possible d'échapper aux hommes mais jamais totalement à sa conscience.
Découvrez plus de décryptages de films qui questionnent ou sont en lien avec la foi chrétienne dans L'Oeil de dieu, une émission proposée par Laurent Verpoorten, co-animée par Dimitri Laermans et Jean-Marc Reichart.


Depuis ses origines, le cinéma n'a cessé d'illustrer, d'enseigner ou de mettre en question la foi chrétienne.
Qu'il s'agisse de Dieu lui-même, de Jésus, des saints et des saintes ou des valeurs catholiques, l'enjeu demeure identique : amener au visible ce qui par définition est invisible.
Dans L'oeil de Dieu, Laurent Verpoorten et Jean-Marc Reichart vous proposent de redécouvrir les grandes œuvres cinématographiques religieuses anciennes et contemporaines afin d'en goûter la profondeur.
