Luchino Visconti, l'homme qui fit entrer l’opéra et le classique au cinéma
Disparu il y a 50 ans, le 17 mars 1976, l’homme du Guépard et de Mort à Venise aura tourné quatorze films en trente-trois ans. Une œuvre relativement courte, mais immense au regard de sa portée, traversée par l’histoire du XXᵉ siècle, les fractures politiques et la fin des illusions collectives. Luchino Visconti était aussi un metteur en scène lyrique qui parmi les vingt opéras qu’il dirigea eu le privilège de travailler à plusieurs reprises avec Maria Callas.
© Wikicommons. Luchino Visconti et Maria Callas en 1957.Ce qu'il faut retenir :
- 14 films
- 20 opéras
- Maria Callas, l'amie
1-Les Pêcheurs de perles, de Bizet dans Les Amants diaboliques (1943)
Nous sommes en 1943 et Luchino Visconti est âgé de 36 ans lorsque sort son premier film Ossessione, Les Amants diaboliques dans son titre en français. Réalisé dans des conditions difficiles, presque clandestines, il rompt radicalement avec le cinéma officiel de l’époque. Visconti tourne en décors naturels, filme des êtres ordinaires, des personnages sans héroïsme, prisonniers de leur milieu social et de leurs désirs.
Avec Les Amants diaboliques, Visconti va poser les bases de ce qui deviendra le néoréalisme italien : un cinéma ancré dans le réel, mais profondément tragique, où la musique donne une dimension lyrique à la violence du monde à l’image de Je crois l’entendre encore, tiré des Pêcheurs de perles, de Bizet. Le célèbre air des Pêcheurs de perle ou Romance de Nadir a été interprétée en 2009 par Roberto Alagna dans le cadre exceptionnel des jardins du château de Versailles, sous la direction de Michel Plasson. La beauté lyrique face à la violence des passions. Visconti aimait ces frottements entre musique savante et réalité brute.
2-Il Valzer brillante : Verdi revisité par Nino Rota dans Le Guépard (1963)
Dans Le Guépard, La « Valzer brillante » est une musique pour piano de Giuseppe Verdi, arrangée par Nino Rota passé maître dans le pastiche musical. La seconde, spécialement écrite pour le film ("Valzer del Commiato") apparaît lors de la séquence culminante du bal lors duquel dansent les deux jeunes mariés Tancrède (Alain Delon) et Angelica (Claudia Cardinale). Toutes deux apportent une théâtralité vraiment remarquable. Le film obtient en 1963 la Palme d’or à Cannes. Le Guépard est un film-somme. Une fresque historique grandiose.
Visconti raconte la fin d’un monde, celui de l’aristocratie sicilienne, et la naissance d’un autre, celui de la bourgeoisie opportuniste dans une Italie qui s’unifie sous les coups de boutoir des troupes de Garibaldi. Rien ne change vraiment : seuls les rapports de pouvoir se déplacent. Le prince Salina est interprété par Burt Lancaster. À ses côtés, les inoubliables Claudia Cardinale et Alain Delon. Soixante ans après sa sortie, Le Guépard continue de résonner fortement. Le réalisateur italien actuel Paolo Sorrentino revendique clairement son influence.
3-Venise et Le Trouvère, de Verdi dans Senso en 1954
Le Trouvère de Giuseppe Verdi est présent sur la bande originale de Senso, film réalisé en 1954, l’année de l’opéra La Vestale dans lequel il dirige Maria Callas, sa grande amie. Senso est le quatrième film de Visconti, le premier en couleur, tiré de Senso carnet secret de la comtesse Livia, de Camillo Boito.
Le film s’ouvre en plein cœur d’un opéra vénitien, en pleine représentation du Trouvère. Nous sommes à la fin de l’acte III et les personnages de Manrico et Leonora chantent leur amour et s’apprêtent à se marier dans une cité assiégée.
L’Italie sort difficilement de la guerre, le pays se reconstruit, le néoréalisme domine encore le cinéma. Visconti va prendre tout le monde à contre-pied. Avec Senso, il signe un mélodrame historique flamboyant, à l’opposé du réalisme brut de ses contemporains.
Le film, qui se déroule dans la cité des Doges, raconte l’histoire d’une passion aveugle, sur fond de guerre d’indépendance italienne, entre un officier de l’armée autrichienne, joué par Farley Granger et une comtesse, incarnée par Alida Valli.
4-L’Adagietto et la Ve Symphony, de Mahler dans Mort à Venise (1971)
Le célèbre Adagietto, tiré de la Ve Symphonie de Gustav Mahler a largement contribué à faire connaître la musique du compositeur. Mort à Venise est sans doute le film le plus radical de Visconti.Adapté du roman de Thomas Mann, il raconte la fascination d’un artiste vieillissant pour la beauté incarnée, dans une ville rongée par le choléra. Mais Visconti transforme profondément le matériau littéraire. Il fait du personnage principal un compositeur, et choisit Mahler comme langage intérieur du film. L’Adagietto devient alors une voix de l’âme.Une musique du désir impossible, de la beauté inaccessible, de la mort qui approche. Mahler est un compositeur de la fin d’un monde, celui de l’Empire austro-hongrois.Visconti y reconnaît sa propre époque : celle d’une Europe en perte de repères, un monde ancien qui s’effondre sans qu’un autre ne parvienne à naître.
Le rôle principal est interprété par Dirk Bogarde qui apporte une intériorité, une retenue et une souffrance silencieuse.
5-Wagner et Lohengrin dans Ludwig ou le crépuscule des Dieux (1973)
Le Prélude de Lohengrin, de Richard Wagner, interprété, ici, par le Berliner Philarmoniker en 2018, est dirigé par Sir Simon Rattle. L’extrait, lui, est présent dans Ludwig ou le crépuscule des Dieux, en 1973, l’un des tous derniers films du cinéaste milanais. C’est aussi l’un de ses films les plus ambitieux. Un film fleuve, longtemps mutilé, incompris à sa sortie. Visconti y raconte le destin de Louis II de Bavière, mécène de Wagner, figure solitaire, marginalisée par le pouvoir politique. Ludwig est un homme qui refuse la logique du pouvoir, qui préfère l’art, la beauté, le rêve. La musique de Richard Wagner devient ici un manifeste esthétique, mais aussi un symptôme : l’art comme refuge, mais aussi comme isolement. Malade et affaibli, le réalisateur filme Ludwig comme un double.


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