Love Exposure de Sion Sono (2008) : L’amour après la faute
Sion Sono appartient à cette catégorie de cinéastes pour qui le cinéma engage tout. Issu de l’underground japonais, il fait de la démesure son leitmotiv depuis les années 1980. En 2008, Love Exposure en devient l’œuvre-somme : quatre heures de cinéma à l’état sauvage.
Quatre heures durant lesquelles Sono lance son film à pleine vitesse et charge chaque minute d’une énergie vorace. Les genres et le récit y bifurquent au gré des désirs et des blessures. Mais derrière cette folie, Love Exposure raconte une même faim : celle d’être aimé.
Et sous cette fièvre se dessine une question : que devient le christianisme une fois transplanté au Japon ?
Une critique de Jean-Marc Reichart
Affiche de "Love exposure" de Sion Sono - 2008La fabrique du péché
Yū Honda grandit entre le souvenir d’une mère disparue trop tôt et un père que le deuil conduit au catholicisme, puis à la prêtrise. Celui-ci impose bientôt à son fils le rituel régulier de la confession. Seulement Yū est un adolescent sage et les fautes viennent à manquer. Alors, pour conserver l’attention paternelle, il commence à les provoquer.
Cette étrange éducation au péché le conduit jusqu’au tōsatsu, pratique voyeuriste consistant à photographier sous les jupes des femmes. Yū se choisit un maître et transforme progressivement le vice en discipline, jusqu’à devenir un virtuose de la petite culotte. Sa trajectoire croise alors celle de Yōko, adolescente violente et misandre en qui il croit reconnaître la « Vierge Marie » promise autrefois à sa mère. Leur rencontre survient au beau milieu d’une bagarre, alors que Yū se trouve travesti en Sasori, héroïne vengeresse du cinéma d’exploitation japonais. À partir de là, les identités commencent à circuler, les sentiments à se tromper de destinataire et une mystérieuse organisation appelée Zero Church entre dans la danse...
Mieux vaut s’arrêter ici. Ce qui précède représente à peine quelques pièces d’un récit qui semble en produire perpétuellement de nouvelles. Love Exposure déborde d’une vitalité narrative inépuisable, comme si quatre heures suffisaient à peine à contenir tout ce que Sono veut y faire entrer.
Chez Yū, aimer commence par prendre le mauvais chemin. À force de devoir se confesser, l’adolescent finit par inventer les fautes qui lui manquent jusqu’à renverser le mécanisme lui-même : ce n’est plus le péché qui conduit à la confession, c’est la confession qui fabrique le péché.
Bientôt, le tōsatsu donne au péché sa méthode. Yū transforme le voyeurisme en discipline martiale et devient un virtuose sans véritablement désirer les femmes qu’il photographie. Même Yōko lui apparaît d’abord sous les traits d’une sainte, tandis que le jeune homme doit emprunter le visage de Sasori pour l’approcher. Ainsi, chaque fois qu’il cherche l’autre, Yū invente un détour.
Dans ce monde saturé de mensonges, son propre corps vient brutalement remettre les choses en place. Les identités se fabriquent tandis que les péchés s’inventent. Le désir, lui, échappe encore au scénario. Reste désormais à transformer ce désir en rencontre.
L’ordre par la démesure
Love Exposure donne parfois l’impression d’un film décidé à avaler tout le cinéma. Sono change de genre avec une liberté insolente et accorde la même place au manga qu’au mélodrame, au cinéma d’exploitation qu’à Beethoven. Cependant, cette boulimie obéit à une architecture précise. Le récit avance par chapitres, déplace ses points de vue et revient sur ses propres traces pour en révéler progressivement les ramifications. Sono peut courir dans toutes les directions : il sait toujours où retrouver son spectateur. Car ici, la démesure n’est pas l’absence de construction. Elle est la construction.
La Zero Church finit certes par alourdir le mouvement et quelques scènes gagneraient à être resserrées. Mais discipliner davantage Love Exposure risquerait de toucher à son énergie même. Le film avance par débordement et transforme cette profusion en langage cinématographique.
Cette liberté porte aussi la marque du Japon. Sono puise dans sa culture populaire autant que dans ses marges pour raconter des êtres travaillés par le désir, la solitude et le besoin d’absolu. Le trivial et le sublime peuvent alors coucher dans le même lit. Une petite culotte rencontre la grandiloquence. Une érection devient Révélation. Sasori conduit à la mère du Christ...
Love Exposure part joyeusement dans toutes les directions et finit, miracle, par toucher au même endroit.
Un Évangile venu du Japon
Très minoritaire au Japon, le christianisme y conserve une étrangeté qui offre à Sono une liberté particulière face à ses symboles. Love Exposure les plonge dans les réalités japonaises et commence par observer leur corruption. Le père transforme la confession en fabrique de culpabilité, tandis que la Zero Church exploite le besoin d’absolu pour asseoir son pouvoir. La transcendance devient alors emprise.
Sur une plage, Yōko fait soudain entendre une autre voix en récitant, dans un accès de colère, le célèbre passage de la première Épître aux Corinthiens consacré à l’amour. Saint Paul surgit au milieu du sexe et de la violence pour déplacer brutalement le sacré vers les corps. Marie connaît le même sort lorsque l’idéal poursuivi par Yū prend les traits de Yōko, blessée et furieusement réelle. La madone laisse place à une femme et l’amour peut enfin commencer.
Tout le chemin parcouru depuis la confession trouve ici son aboutissement. Yū avait multiplié les détours pour atteindre les autres. La rencontre exige désormais la disparition de ces intermédiaires. Au terme du film, une simple vitre sépare encore les deux amants. Yū la brise et saisit la main de Yōko. Après quatre heures de débordements, Sono réduit soudain son immense machine à ce geste élémentaire. La faute a perdu la partie.
C’est alors que Love Exposure accomplit son retournement le plus profond. Tout ce qui ressemblait à une profanation aura progressivement débarrassé le christianisme de ses images mortes. Sono pousse chaque symbole au contact du trivial jusqu’à retrouver derrière eux ce que le père et la secte avaient enseveli. Le sacré change de demeure. Il habite désormais le corps imparfait, le désir maladroit et cette main tendue vers une autre. Ainsi, le christianisme transplanté au Japon revient à son principe le plus élémentaire : sortir de soi pour rejoindre l’autre. Les quatre heures de fureur de Love Exposure auront servi à faire tomber les idoles, les masques et les fausses transcendances pour dégager cette évidence:
Dieu est amour.
Tout le reste pouvait brûler.
Découvrez plus de décryptages de films qui questionnent ou sont en lien avec la foi chrétienne dans L'Oeil de dieu, une émission proposée par Laurent Verpoorten, co-animée par Dimitri Laermans et Jean-Marc Reichart (avec la participation exceptionnelle de Nicolas Laermans).


Depuis ses origines, le cinéma n'a cessé d'illustrer, d'enseigner ou de mettre en question la foi chrétienne.
Qu'il s'agisse de Dieu lui-même, de Jésus, des saints et des saintes ou des valeurs catholiques, l'enjeu demeure identique : amener au visible ce qui par définition est invisible.
Dans L'oeil de Dieu, Laurent Verpoorten et Jean-Marc Reichart vous proposent de redécouvrir les grandes œuvres cinématographiques religieuses anciennes et contemporaines afin d'en goûter la profondeur.
