Les fours à chaux de la Veurière, mémoire monumentale du XIXe siècle
À la frontière d’Angrie et de Chazé-sur-Argos, un gigantesque four à chaux surgit comme une forteresse oubliée. Restauré et protégé au titre des monuments historiques, ce vestige industriel raconte deux siècles d’histoire ouvrière, technique et humaine. Visite guidée avec son propriétaire, Jean-Yves Rondeau.
Les fours à chaux de la Veurière à Angrie © Jean-Yves-RondeauÀ première vue, le bâtiment impressionne. Massif, austère, presque militaire, il évoque davantage une citadelle médiévale qu’un site industriel. « Ça ressemble vraiment à des constructions médiévales, alors qu’en fait nous sommes au XIXe siècle. » Édifié dans sa forme actuelle en 1824, le four à chaux de la Verrière atteint des dimensions exceptionnelles : 150 mètres de long et près de 15 mètres de haut. « On ne trouve pratiquement pas de four à chaux de dimension plus importante. »
Cette taille hors norme a paradoxalement contribué à sa survie. Après l’arrêt de l’activité à la fin du XIXe siècle, comme beaucoup d’anciennes usines, le site tombe dans l’abandon. Pluie, gel et végétation rongent lentement la pierre. « Une chance sur deux que ce soit un vieux four à chaux », observe Jean-Yves Rondeau en évoquant ces ruines envahies de lierre qu’on aperçoit parfois dans la campagne angevine. Ici, la prise de conscience arrive à temps. En 1980, sa mère obtient la protection du bâtiment au titre des monuments historiques. « On ne pouvait pas laisser un bâtiment pareil se détruire petit à petit. » Neuf années de restauration seront nécessaires pour lui rendre son aspect de 1824.
Une cathédrale industrielle entièrement manuelle
À l’intérieur, l’architecture répond à une logique implacable. Tout est pensé pour un travail entièrement manuel. « Au début du XIXe siècle, il n’y a aucun moyen technique. Vous n’avez que la force des animaux et votre force physique d’homme. » Les fours, de vastes cheminées ventrues de plus de dix mètres de haut, sont alimentés par le sommet grâce à une rampe empruntée par des chevaux. En bas, par de petites ouvertures appelées ébraisoirs, on récupère la chaux vive issue de la cuisson du calcaire.
Le fonctionnement relève de l’exploit logistique. Remplir un seul four demande environ 2 000 tombereaux de pierre. « Le temps est à une échelle complètement différente de ce qu’on peut imaginer aujourd’hui. » Une centaine de personnes travaillent alors sur le site, entre carrières, manutention et stockage. Autour de l’usine naît un véritable hameau, avec maisons ouvrières et même une chapelle capable d’accueillir une centaine de fidèles. « Il y avait vraiment toute une vie ici. »
Du ciment avant le ciment
La chaux produite sert partout : construction, agriculture, stabilisation des routes, assainissement des bâtiments. « C’est le ciment avant le ciment », résume Jean-Yves Rondeau. Mais l’invention du ciment moderne, moins coûteux en énergie et plus performant, entraîne le déclin irréversible de ces fours. La Première Guerre mondiale accélère la fin : faute d’hommes pour travailler dans les carrières, l’activité cesse définitivement.
Aujourd’hui, le site a retrouvé une seconde vie. Résidence familiale depuis plus d’un siècle, il s’ouvre désormais aux visiteurs, notamment lors des Journées du patrimoine. « On apprend beaucoup de choses en réfléchissant à la manière dont tout ça fonctionnait », explique son propriétaire. Plus qu’un monument, le four à chaux de la Verrière est un livre de pierre consacré au travail des générations passées. « Le travail, la difficulté du travail, l’amour du travail bien fait… ce sont des vertus qui sautent aux yeux. » Un héritage industriel devenu mémoire vivante du Haut-Anjou.


Thomas Cauchebrais nous replonge dans le patrimoine, la culture et l'histoire de notre cher Anjou avec les meilleurs experts du département. Un hommage à ce riche trésor légué par ceux qui nous ont précédés..
