Le travail invisible des femmes s'expose à Thizy-les-Bourgs
Travail domestique, agricole, industriel : de tous temps, les femmes ont toujours travaillé. Pourtant, leur contribution a longtemps été dévalorisée. Avec l'exposition « Femmes à l’ouvrage, entre gestes et regards artistiques », l’Écomusée du Haut-Beaujolais met en lumière la place essentielle du travail féminin, du foyer à l’usine, des champs à l’industrie textile.
L'exposition de la Manufacture du Haut-Beaujolais décrypte les mécanismes d'invisibilisation du travail des femmes - © Écomusée du Haut-BeaujolaisÀ peine neuf mois après sa réouverture en septembre suite à vingt ans de fermeture, l’Écomusée du Haut-Beaujolais frappe fort avec son exposition temporaire consacrée au travail des femmes. Dans son parcours s’entrecroisent des objets ethnographiques propres à la collection du musée de Thizy-les-Bourgs – une machine à laver manuelle, d’anciens fers à repasser, des jeannettes à repriser, des costumes, des archives – et des œuvres d’art – peintures, sculptures, dessins – prêtées notamment par le musée d’Orsay à Paris dans le cadre de l’opération « 100 œuvres racontent le travail ». Une double lecture historico-artistique qui met en parallèle le geste et sa représentation artistique, très influencée par les idéaux d'une époque et les injonctions sociales pour Laura Favre, responsable scientifique et des collections au musée et commissaire de l’exposition.
Avoir ces œuvres-là nous permet de regarder autrement et de comprendre les conceptions d'une époque. Avec cette exposition, on a voulu démystifier tout ce qu'on croit autour du travail des femmes. On pense souvent que les femmes ont intégré le marché du travail pendant les guerres, lorsque les hommes étaient au front. En fait, les femmes ont toujours travaillé. Et dans cette exposition, on va essayer de comprendre les constructions sociales, les mécanismes qui ont fait que leur travail a souvent été invisibilisé ou même plutôt minimisé.
« Les femmes n’ont pas attendu le 20e siècle pour entrer dans les usines »
Une exposition qui résonne particulièrement dans les murs de l’Écomusée, accueilli au sein de la Manufacture du Haut-Beaujolais, ancienne usine de couvertures fondée en 1899 à Marnand, qui deviendra Thizy-les-Bourgs. « En Haut-Beaujolais, notre grande spécialité, c'était le textile. Notamment dans l'industrie de la couverture, il y avait au XIXe siècle autant de femmes que d'hommes » souligne Laura Favre. Les femmes n’ont donc pas attendu le XXe siècle pour entrer dans les usines puisqu’elles ont toujours été très présentes dans l’industrie textile régionale notamment.
Mais si cette exposition présente le travail des femmes aux XIXe et XXe siècle, elle résonne aussi de façon très actuelle alors que l’INSEE chiffrait en 2010 à 60 milliards le nombre d’heures de travail invisible. Du travail domestique réalisé encore pour 64 % par des femmes. « Il nous a semblé nécessaire de parler de thématiques actuelles, contemporaines et qui ont de véritables enjeux dans notre société et qui résonnent encore aujourd'hui. Parler du travail des femmes au XIXe et au XXe siècle, c'est une manière de comprendre comment s'est construit le regard qu'on a sur le travail des femmes et qui est encore aujourd'hui très prégnant parce qu'on le sait, il y a encore 22 % d'inégalités salariales entre les hommes et les femmes » confirme Laura Favre qui rappelle que le rôle du musée ne se résume pas à la conservation du passé, « on est aussi la préparation de l'avenir ».
Une exposition qui ne se revendique pas féministe
Pour construire les quatre parties de cette exposition, l’Écomusée est parti de l’histoire locale, raccrochée aux évolutions nationales du XIXe siècle qui voit la différenciation genrée des espaces apparaître. On y constate l’importance du travail domestique qui s’est progressivement professionnalisé, à l’instar des infirmières qui, au départ étaient souvent des religieuses préposées aux mourants. Mais cette exposition est aussi l’occasion de tordre le cou à des idées reçues, comme le mythe de la femme au foyer.
On pense souvent qu'avant l'industrialisation, toutes les femmes étaient des femmes au foyer, s'occupaient de leurs enfants, de leur maisonnée. En fait, cette idée de femme au foyer, c'est vraiment un idéal bourgeois qui a été imposé au XIXe siècle, dans cette période où on a une certaine catégorie de la population qui commence à être un peu plus aisée, qui n'a plus besoin d'avoir deux salaires. Sauf qu'en fait, dans les milieux populaires, les femmes travaillaient depuis bien longtemps.
Mais c’est vraiment l’arrivée des femmes à l’usine qui visibilise leur travail en le salariant, même si elle pose d’étranges questions de santé publique au XIXe siècle : « on dit que l'enfant de l'ouvrière est rachitique, qu'il n'est pas assez nourri. Donc ça pose des problèmes sociaux aussi, de se demander, est-ce qu'on va vers une indépendance de la femme qui a son propre salaire ? » rappelle Laura Favre. Le parcours se termine sur les femmes paysannes, « les plus silencieuses des femmes » d’après l’historienne Michèle Perrault, puisque tout l’outil de production appartenait aux maris.
Pourtant, l’exposition ne se revendique pas féministe, « l'idée n'est pas d'avoir un point de vue militant sur la situation mais de décortiquer des mécanismes et de comprendre comment aujourd'hui, on arrive à certains résultats et à certains constats » nuance Laura Favre.
L’exposition « Femmes à l'ouvrage, entre gestes et regards artistiques » est à découvrir jusqu'au 20 décembre à l'écomusée du Haut Beaujolais, à Thizy-les-Bourgs.


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