Le livre de la semaine : "Le Chef d’œuvre maudit", de Clélia Ranucci
Balzac meurt le 18 août 1850. Alexandre Dumas, l’année suivante, lance une souscription nationale pour ériger un monument à l’auteur de la Comédie humaine. Le choix, la réalisation, l’érection de cette statue vont durer 41 ans. Une folle histoire aux retentissements mondiaux que raconte Clélia Renucci dans « Le Chef-d’œuvre maudit », roman que publie Albin Michel.
Couverture du "Chef-d’œuvre maudit". ® DRTout commence en juin 1889. Zola est le nouveau Président de la Société des gens de lettres et relance l’idée d’une statue honorant Honoré de Balzac, mort depuis 49 ans. Pour le 50e anniversaire, ça aurait du sens. Il propose au sculpteur 10 000 francs et une année de travail.
Auguste Rodin : vainqueur final du concours artistique
Il y a eu un concours avec des pressentis :
Jean-Joseph-Marie Anatole Marquet de Vasselot (1840-1904). Ses œuvres plaident pour lui mais il va manger son chapeau.
Il y eut aussi Henri Michel Antoine Chapu (1833 – 1891) second grand Prix de Rome de sculpture en 1853 et, en 1855, premier grand prix de Rome de sculpture à l'unanimité du jury. Pas n’importe qui. Il est choisi par la Société des Gens de Lettres mais il meurt en ne laissant que des esquisses.
Il y a encore Alexandre Falguière (1831 - 1900), professeur à l'École des beaux-arts de Paris et élu membre de l'Académie des beaux-arts. Il réalisera la statue de Balzac assis, qui est posée avenue de Friedland en face de la rue Lamenais dans le VIIIème arrondissement de Paris.
Mais le 6 juillet 1891, Rodin est désigné par le Comité de direction de la SGDL par 12 voix contre 8.
À la recherche d’un sosie
D’abord il cherche une figure en Touraine qui pourrait avoir la stature ou la corpulence de Balzac. Ça tombe bien, il y a un homme entre Saché et Azay-le-Rideau qui se fait appeler Balzac, un cocher nommé Estager.
Rodin le fait poser nu, puis les bras tendus. Les esquisses se multiplient. On comprend qu’à un moment, le cocher part se cacher, on ne le verra plus jamais. Il faut repartir à zéro.
Un aperçu de l’œuvre génère la controverse
Quand la statue est plus ou moins montrée, c’est un déferlement médiatique. 112 articles du 9 au 30 novembre 1894 ! Les cabarets s’emparent du sujet, les chansonniers se moquent. L'affaire provoque un scandale que la presse qualifie même de « deuxième affaire Dreyfus » !
La photographie au service de la sculpture
Il faudra l’intervention d’un Deus ex Machina de 19 ans. Edward Steichen (1879 – 1973) est un Américain membre du mouvement artistique de la Photo-Secession. Il faudra l'attendre pour hisser la photographie au rang d’œuvre d’art. Il arrive au Havre avec un ami, ils n’ont pas 20 ans.
Rétrospectivement, on connaît son goût pour le clair-obscur romantique. En 1908, dans un jardin la nuit au clair de Lune devant la statue de Balzac. Il prend quatre clichés qui paraîtront dans la presse jusqu’au New York Times.
L'avenir menacé de la statue
En 1943, les Allemands cherchent à déboulonner toutes les statues de Paris et des grandes villes pour les fondre et fabriquer des munitions : 1 600 statues sont condamnées.
À ce moment, il y a une petite dame qui intervient. Marguerite Lechat est veuve après trois mois de mariage avec un poilu de 1914. Travaillant à la conservation du patrimoine de la ville, elle fait déboulonner la statue nuitamment pour la cacher dans une cour.
Vous comprenez, qu’en traversant le boulevard Montparnasse ou le boulevard Raspail, au carrefour, vous ne regarderez plus la statue de Balzac comme avant. C’est une histoire dingue très joliment racontée.


Chaque jeudi à 8h44, Christophe Mory présente le livre de la semaine.




