« Le but d'un artiste, c'est de perturber », Bamba Fall
En quelques années, il est devenu une figure montante du stand-up lyonnais. À 26 ans, Bamba Fall compte déjà plus de 300 représentations à son actif en France et en Europe. Né à l'Hôtel-Dieu de Lyon, il grandit à la Croix-Rousse et découvre dès la quinzaine d'années le stand-up. Il joue tous les vendredis soirs au Bébé à Lyon son nouveau spectacle, « Mauvais Coton ». Rencontre.
Bamba Fall joue « Mauvais Coton » tous les vendredis au Bébé à Lyon - © Bamba FallRCF Lyon : En dix ans, vous avez écrit trois spectacles. Qu'est-ce que vous avez envie de raconter dans Mauvais Coton ?
Bamba Fall : Mauvais Coton, c'est un spectacle qui parle de lien social. Le but, c'est d'évoquer toutes ces petites et grandes choses qui font qu'on est embarqués dans la même petite voiture de la vie, plutôt que de s'intéresser aux sujets qui divisent. Mais à ma façon, donc parfois un peu maladroitement. Je ne sais pas si vous connaissez le stand-up mais le but, c'est de prendre un point de vue bien tranché et de laisser place à la nuance dans la tête des spectateurs, pour qu'eux se fassent l'idée de leur avis. Donc Mauvais Coton, parce qu'on ne prend pas forcément de pincettes avec tous les sujets.
RCF Lyon : Vous évoquez vos phobies du quotidien. Comment choisissez-vous quel tracas du quotidien deviendra une histoire rocambolesque ?
B.F. : J'aborde beaucoup de sujets qui m'énervent dans la vie de tous les jours. Par exemple, j'ai plein de sœurs et ça a beaucoup joué dans ma construction en tant qu'homme, qu'humain, que français, parce que ça a attiré une sensibilité très particulière à beaucoup de problèmes vécus dans la société, notamment par les femmes. Souvent je pars de mon éducation et j'essaye d'en tirer quelque chose.
Le stand-up, « c'est créer une faiblesse et une sensibilité dans la tête des personnes en face »
RCF Lyon : Qu'est-ce que représente le stand-up pour vous ?
B.F. : Ça représente énormément, c'est quasiment la moitié de ma vie, en fait. C'est un art où on passe nos soirées à rire mais pour moi, c'est quelque chose d'hyper sérieux. Il faut me voir en train d'écrire, avec mes cahiers, mes notes d'ordi... Je prends grand temps à écrire mes textes, à les sourcer correctement avec des médias, des articles scientifiques et je les fais vérifier. Parce qu'appeler le côté émotionnel, c'est créer une faiblesse et une sensibilité dans la tête des personnes en face. Il faut utiliser ça à bon escient parce que l'influence qu'on peut avoir à ces moments-là est hyper importante.
RCF Lyon : Vous vous souvenez de votre première blague que vous avez écrite ?
B.F. : Ouais, je me souviens et je crois que je ne l'ai jamais jouée ! Même pour moi à l'époque, c'était trop pourri. Après j'en ai réécrit et ça allait beaucoup mieux. Mais oui, je m'en souviens, ça parlait de mes cheveux, j'ai des cheveux afros.
RCF Lyon : Vous avez grandi à Lyon. Qu'est-ce que Lyon vous a appris ?
B.F. : Ce qui m'influence énormément à Lyon, c'est notre culture lyonnaise qui est très très particulière. On est souvent décrit comme une ville qui n'a pas d'identité particulière et c'est hyper important parce qu'au contraire, c'est un mélange de culture, d'identité, de personnes, d'envie et un mélange de goûts aussi. Dans la même rue, on peut retrouver Paul Bocuse et un tacos et c'est extraordinaire ! C'est soit une ville de perdus, soit une ville qui s'est retrouvée. À Paris, c'est facile de faire des blagues parce que les clichés parisiens sont déjà présents dans la culture populaire. Alors qu'à Lyon, on commence tout juste à avoir des trucs très marrants avec les tiktokeurs, les snapchateurs qui font vivre l'accent lyonnais, par exemple. Mais c'est encore très marginal et on a besoin de clichés. Les clichés, ce n'est pas forcément quelque chose de mauvais, dans le stand-up, on part beaucoup de ces clichés-là pour, soit les affirmer, soit les démonter.
« On a monté l'une des premières productions indépendantes de stand-up »
RCF Lyon : Vous avez joué votre spectacle à Paris, il y a quelques jours. C'est différent de jouer à Paris plutôt qu'à Lyon ?
B.F. : Personnellement, je ne vois pas trop la différence. J'adore partir en tournée parce que ça me permet de rencontrer de nouvelles personnes. Je reviens de tourner dans les Alpes, il y a des sujets très différents. Paris, c'est une ville hyper intéressante culturellement parce que les gens ont davantage cette culture du stand-up. Parfois, ça crée de la facilité, parfois pas tant que ça.
RCF Lyon : Vous avez longtemps été choriste à l'Opéra. Qu'est-ce que vous en avez gardé ?
B.F. : Franchement, je ne sais pas comment vous avez retrouvé cette stat ! En effet, quand j'étais au collège, j'étais à la maîtrise de l'Opéra de Lyon, c'est le chœur professionnel pour enfants de l'Opéra. En fait, je pense que c'est un peu ça qui m'a amené vers le stand-up parce que c'était une intuition que j'avais quand j'étais petit. J'ai vécu dans une famille très modeste et quand j'étais petit, je regardais beaucoup de spectacles d'humour. Quand je suis arrivé au lycée, j'étais un peu perdu et je me suis rappelé que ce que j'aimais, c'était la scène. Au départ, j'ai essayé de faire de la musique et je pense que ça m'a aidé.
RCF Lyon : En 2021, vous avez lancé Hilarant Productions. À quel besoin cela répondait-il ?
B.F. : Pour éviter de faire tout payer au black ! À l'époque, il n'y avait pas encore de structure de production indépendante à Lyon capable de fonctionner avec des lieux qui nous commandaient des spectacles. Après, il y en a plein qui se sont montés et maintenant, ça forme un tissu hyper structuré. Donc on a monté l'une des premières productions indépendantes de stand-up. Ça nous a permis de nous professionnaliser, de pouvoir employer des régisseurs, des assistants de production, tous ces « petits » métiers qu'on ne voit pas sous les projecteurs. Ça nous a permis de pouvoir créer aussi une identité professionnelle pour le stand-up.
« L'écriture, c'est un outil qui m'a aidé »
RCF Lyon : C'était il y a seulement 5 ans. À Lyon, le stand-up est balbutiant ?
B.F. : Si on remonte un peu dans l'histoire du stand-up, le stand-up c'est plus vieux que le rap ! En France, c'est arrivé il y a une vingtaine d'années et à Lyon, il y a dix, douze ans. Donc on a un peu de retard mais c'est normal et on a été pendant très longtemps la deuxième ville du stand-up après Paris par le nombre de comédie-clubs et le volume d'artistes qui y jouaient. On produit un festival avec Tout Le Monde Dehors l'été à Lyon et on voit de plus en plus de gens qui reviennent nous voir après. Et ça participe à créer un vrai public.
RCF Lyon : Vous êtes aussi à l'origine du STUP, le Lyon Stand-Up Festival organisé depuis 2023. Et vous intervenez par ailleurs en milieu scolaire, hospitalier et associatif, notamment auprès des Hospices Civils de Lyon et de la MJC de Oullins, pour initier les publics jeunes et/ou en situation de fragilité à l'écriture humoristique et à la prise de parole. Pourquoi ?
B.F. : C'est un outil qui m'a aidé, d'écrire, et vu l'endroit d'où je viens, dans les quartiers populaires, ce n'est pas si simple que ça. On a besoin de s'exprimer. Et on ne trouve pas forcément le bon média pour le faire, on ne nous apprend pas à exprimer ce qu'on ressent. C'est pour ça que des potes font des conneries. Le moyen de répondre à ça, c'est peut-être de trouver un moyen constructif d'utiliser cette colère, cette tristesse, ce sentiment de frustration, de désespoir. Et pour moi, c'est important de transmettre ce moyen d'exprimer ces choses, tant dans la maladie, comme on l'a fait aux HCL, que dans les milieux périscolaires. C'est important d'apprendre comment passer les obstacles de la vie et, peut-être, construire une carrière.
L'humour pour « fissurer les certitudes de l'inconscient collectif »
RCF Lyon : Comment avez-vous appris à devenir stand-uppeur ?
B.F. : Je l'ai appris dans le dur ! Franchement, c'est l'école de la rue. Il y a une dimension très importante dans le stand-up, c'est le bide. Rater une blague, c'est notre outil de travail. Avec le temps, on apprend à le domestiquer. Sans bide, on ne peut pas avancer et devenir plus drôle. J'ai appris à écrire, rater, réécrire et re-rater. Des fois, ça marche et un jour, ça rate, tu ne sais pas pourquoi. Maintenant, dans ma tête, j'ai les rires quand j'écris. J'ai la règle de tester une blague trois fois et au bout d'un moment, il faut lâcher l'affaire.
RCF Lyon : Comment l'humour peut-il être un outil de liberté d'expression, sans tomber dans l'agression ?
B.F. : Le but d'un artiste, c'est de perturber, de faire douter. Remettre en question la liberté d'expression sur la base que certains artistes offusquent, c'est la mauvaise façon de traiter l'art. Le but d'un artiste, c'est d'interpeller les gens - pas de les blesser - en leur faisant se demander si ce qu'ils croyaient savoir était la bonne version ou s'il y a autre chose à trouver. Ce que j'essaye de faire, c'est de fissurer les certitudes de l'inconscient collectif pour voir s'il y a moyen qu'on ait laissé passer une information. Si ce n'est pas le nôtre, le rôle de qui est-ce ? On a la chance d'être les plus grands indépendants de France et on doit se servir de cette indépendance pour poser les questions que les autres n'osent peut-être pas se poser.


Chaque jour de la semaine à 12h, Anaïs Sorce reçoit celles et ceux qui font bouger la région lyonnaise, le Roannais et le Nord-Isère, en rendant notre quotidien meilleur.




