La Statue du roi René à Angers : Dix ans d’attente, un mécène obstiné et un symbole politique
Visible de tous, comprise par peu. Face au château d’Angers, la statue du roi René n’est pas qu’un repère urbain déplacé de quelques mètres. Elle est le produit d’une décennie de tensions politiques, de débats artistiques et de convictions personnelles. Historien et président honoraire de l’Académie d’Angers, Jean-Pierre Bois raconte l’histoire mouvementée d’un monument devenu emblème.
Carte postale ancienne où l'on voit la statue du Roi René à AngersTout le monde la connaît. Peu savent ce qu’elle raconte. « L’histoire de la statue, c’est un sujet en soi », insiste Jean-Pierre Bois. Car derrière le bronze du roi René se cache un homme, un artiste, et surtout une volonté farouche. Celle du comte de Quatrebarbes.
Un aristocrate lettré plus qu’un militaire
Issu d’une très ancienne famille, dont « la noblesse remonte quasiment aux croisades », le comte de Quatrebarbes doit son nom à un ancêtre engagé dans la Reconquista. « Il avait défié quatre chefs maures en duel, les avait tués, et avait rapporté leurs têtes attachées par la barbe. De là vient le nom de Quatrebarbes », raconte l’historien.
Formé à Saint-Cyr, officier sous Charles X, le comte quitte l’armée en 1830 par fidélité à la monarchie légitimiste. « Il aurait préféré continuer sa carrière militaire, mais au service d’un roi qu’il jugeait légitime », explique Jean-Pierre Bois. Revenu à Angers, il se marie et s’ancre définitivement dans la vie locale.
Mais Quatrebarbes n’est pas qu’un ancien soldat. « Je le qualifierais plutôt de lettré que d’intellectuel », précise l’historien. « Il lit, il connaît les auteurs, il s’intéresse au patrimoine religieux, littéraire et artistique. Il a beaucoup d’horizons. »
La redécouverte du roi René
C’est dans ce contexte que le comte se passionne pour le roi René. « Il s’intéresse beaucoup à ses œuvres, qu’il fait rechercher dans toute l’Europe », rappelle Jean-Pierre Bois. Le souverain angevin, écrivain prolifique, a laissé des textes dispersés de la Provence à la Lorraine. Quatrebarbes les fait rassembler et publier, au moment même où l’idée d’une statue commence à circuler à Angers.
L’artiste pressenti n’est pas un inconnu. Il s’agit de David d’Angers, déjà célèbre, déjà exposé, déjà reconnu à l’échelle européenne. « David est un statuaire de dimension largement européenne, je n’exagère pas », souligne Jean-Pierre Bois.
Un premier modèle rejeté
David d’Angers n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà réalisé une statue du roi René à Aix-en-Provence, en 1823. « Elle le représente âgé, tenant une grappe de raisin. Elle n’a pas plu aux Aixois. À tel point, paraît-il, qu’il n’a même pas été payé », glisse l’historien.
À Angers, un premier modèle est présenté lors du congrès scientifique de 1843. Mais le comte de Quatrebarbes est déçu. « Il voulait quelque chose de plus royal, plus conforme à l’image littéraire, artistique, musicale, voire militaire du roi René », explique Jean-Pierre Bois.
David reprend donc son travail. « Il s’est renseigné sur les armes du XVe siècle, sur la couronne, l’épée, les gants, les décorations », détaille l’historien. Le roi est désormais représenté plus jeune, entouré de symboles culturels et militaires. « David a répondu exactement à la commande du comte de Quatrebarbes ».
Un cadeau qui dérange
La ville, pourtant, hésite. Une statue en bronze coûte cher. Et le sujet est politiquement sensible. « Le roi René, sous Louis-Philippe, ça sent quand même plus la monarchie légitimiste que la monarchie orléaniste », note Jean-Pierre Bois.
Alors Quatrebarbes tranche. « Il propose d’acheter la statue et de l’offrir à la ville d’Angers ». Un geste exceptionnel, rendu possible par la fortune de son épouse. « En réalité, c’est son épouse qui a payé, mais ils géraient ensemble », précise l’historien.
Le bronze est achevé en 1847. Mais il reste sans emplacement. En 1848, la République s’installe. « Il est trop tard. La République ne va pas inaugurer une statue de roi ». Résultat : l’œuvre est entreposée « misérablement dans une cage de bois, dans le jardin du musée des Beaux-Arts ». Une fois par semaine, le public peut venir la voir. « C’est pauvre, c’est mesquin, c’est petit », tranche Jean-Pierre Bois.
1853, la revanche du bronze
Il faudra attendre le Second Empire pour débloquer la situation. « Napoléon III devait se faire accepter. Autoriser cette statue, c’était un bon moyen ». La municipalité accepte enfin le don. Quatrebarbes offre aussi le piédestal, imposant, pour donner à l’ensemble la hauteur voulue.
L’inauguration, en juin 1853, est spectaculaire. « Trois jours de fête. Une cavalcade gigantesque, des chars représentant les métiers d’Angers, des illuminations, un bal ». Le 7 juin, les recettes sont reversées aux œuvres de charité. « Une foule énorme », insiste l’historien.
Le comte choisit lui-même l’emplacement, devant son hôtel particulier, face au château. « Il voulait voir la statue depuis chez lui ». Une rumeur persiste. « On dit que les yeux du roi René regardaient vers Baugé, vers le tombeau de Jeanne de Laval. C’est une jolie histoire mais je n’ai aucune preuve », sourit Jean-Pierre Bois.
Un symbole qui résiste au temps
Déplacée récemment, la statue a changé de point de vue, mais pas de statut. « Elle a aujourd’hui un avantage qu’elle n’avait pas avant : on peut s’en approcher », observe l’historien. « On voit les douze statues du piédestal, Jeanne de Laval, Philippe Auguste, Roland de Roncevaux… Avant, on la voyait de trop loin ».
Plus qu’un décor, la statue du roi René est devenue un marqueur identitaire. « C’est un véritable symbole angevin », conclut Jean-Pierre Bois. Un symbole né d’une obstination, d’un artiste exigeant et d’un aristocrate convaincu que l’histoire mérite parfois d’être coulée dans le bronze.


Thomas Cauchebrais nous replonge dans le patrimoine, la culture et l'histoire de notre cher Anjou avec les meilleurs experts du département. Un hommage à ce riche trésor légué par ceux qui nous ont précédés..
