La Nuit du chasseur de Charles Laughton (1955) : Le Bien en trompe-l’œil
Conte, mauvais rêve ou faux Évangile ? Difficile de discerner ce que La Nuit du chasseur représente vraiment. Derrière la traque de deux enfants par un prédicateur d'opérette, Charles Laughton propose une rêverie sur le Mal et les apparences trompeuses du Bien. En s'appropriant les codes du Southern Gothic, le réalisateur transforme le Sud des États-Unis en cauchemar. Un songe macabre où les blessures de l'Histoire imprègnent chaque arbre, chaque maison et chaque rivière.
Pour traduire cette confusion morale, l'expressionnisme de Laughton rend à cette Amérique son propre reflet : celui que les apparences, les institutions et certains discours religieux cherchent précisément à troubler. Le spectateur s'engage alors bien au-delà d'un banal thriller. Vers une nuit où la grâce ne consent à paraître qu’au plus profond des ténèbres.
Une mise en lumière de Jean-Marc Reichart.
Robert Mitchum dans "La Nuit du chasseur" de Charles Laughton (1955)Les fantômes du Sud
Ben Harper, condamné à mort pour un braquage meurtrier, emporte le secret d'un important butin, connu seulement de ses deux enfants, John et Pearl. Dans sa cellule, il rencontre Harry Powell, prédicateur itinérant qui comprend rapidement où se cache cette fortune. Après l'exécution de Harper, Powell épouse sa veuve afin d'arracher ce secret aux enfants. Leur fuite sur la rivière les mène jusqu'à Rachel Cooper, une femme pieuse, qui les recueille...
Le Sud vu par Laughton porte une mémoire bien plus ancienne que cette poursuite. Les maisons gardent quelque chose sous leurs planches, les champs s'étendent comme des terres abandonnées, tandis que la rivière emmène les enfants vers les vieilles terreurs d'un pays hanté. Car l'Amérique a ses spectres : l'esclavage, la ségrégation, la misère et le puritanisme ont laissé suffisamment de morts derrière eux.
Et c'est au milieu de ces fantômes que surgit Harry Powell, une Bible à la main. Avec LOVE et HATE tatoués aux doigts, il se présente comme un juste, mais seuls les enfants reconnaissent le loup. Leur regard ouvre alors une brèche dans ce monde d'apparences et la rivière les emporte vers une Amérique rêvée, où les araignées et les crapauds veillent sur les berges, tandis que Powell traverse l'horizon comme une ombre qui chante. Le film rejoint ainsi la vieille nuit des contes, celle des enfants perdus et des monstres déguisés.
Quand les ombres disent vrai
Chez Laughton, on en apprend nettement plus par l’artifice que par le réel. Les façades ressemblent volontairement à des décors de théâtre dans lesquels les silhouettes se découpent dans la lumière. De l’expressionnisme allemand, le réalisateur conserve cette faculté à déformer le monde pour en faire surgir la part secrète. Les perspectives s’écrasent sous des masses immenses et la lumière tranche les corps et livre seulement ensuite le reste du cadre à l’obscurité.
Powell peut ainsi surgir avant même son entrée, annoncé par une forme sur le mur ou par sa voix scandée au loin. Le cinéaste se charge de prolonger la menace, sachant que l’imagination peuple admirablement ce que l’image engloutit.
Cela se passe, notamment, au fond de la rivière. Les cheveux de Willa Harper, morte, se mêlent aux herbes aquatiques et son corps semble pris dans un vitrail englouti. Le meurtre s’efface soudain, essuyé par une beauté macabre et solennelle. Dans La Nuit du chasseur, la nuit possède ses propres yeux. Laughton laisse alors les formes parler à sa place et confie au cadre ce que le récit pourrait expliquer.
Dès lors, Robert Mitchum devient le fruit de cette obscurité. Quelques notes d’un cantique suffisent et sa présence gagne l’espace avant son corps. Le croque-mitaine existe donc dans cet intervalle où le regard attend encore ce que l’oreille a déjà reconnu. Progressivement, Powell finit par contaminer le paysage, comme si sa silhouette gagnait le film entier. Charles Laughton laisse ainsi le monde visible se déformer sous la poussée de ce qui l’habite. Car dans son film, ce sont les ténèbres qui voient clair.
Un dimanche en Enfer
Ici, donc, le Mal possède d’excellentes manières. Il a lu la Bible et a bien appris à sourire. Pourtant, sous cette piété coule un poison plus vieux que le monde. Harry Powell arrive avec Dieu aux lèvres et le meurtre dans les mains. Il chante ses cantiques comme un homme certain de son salut. Appartenant à la famille des faux dévots, sa religion respire la peur du désir. Ainsi, derrière sa parole pieuse affleure une volupté plus obscure, connue de certains contextes historiques : celle de condamner au nom du Ciel.
Laughton réactive avec talent l’antique avertissement contre les faux prophètes venus « en vêtements de brebis ». Son traître prêche avec l’assurance terrible des hommes persuadés que Dieu partage leurs haines.
Face à lui, Rachel Cooper appartient au versant lumineux de la religion, dont la foi se mesure à la place laissée aux êtres perdus. Chez elle, le sacré habite une maison ouverte et prend la forme d'une main tendue sans condition. Par conséquent, lorsque Rachel et Powell entonnent Leaning on the Everlasting Arms dans la nuit, le même cantique se fend en deux : Powell chante pour posséder alors que Rachel protège.
Les monstres connaissent la langue du Bien et savent revêtir ses ornements. Mais leurs actes, gorgés de vanité, finissent toujours par déchirer ces trop beaux vêtements. La grâce, elle, peut alors apparaître en toute humilité.
Car à la fin du film, lorsque l'aube arrive enfin, le costume du Tartuffe tombe. Charles Laughton laisse alors venir l'hiver et, avec lui, un Noël débarrassé des sermons de Powell. Le sacré retrouve l'humilité que le faux prophète lui avait volée. Et les enfants remportent cette étrange victoire : avoir traversé la nuit sans jamais lui avoir appartenu.
Découvrez plus de décryptages de films qui questionnent ou sont en lien avec la foi chrétienne dans L'Oeil de dieu, une émission proposée par Laurent Verpoorten, co-animée par Dimitri Laermans et Jean-Marc Reichart.


Depuis ses origines, le cinéma n'a cessé d'illustrer, d'enseigner ou de mettre en question la foi chrétienne.
Qu'il s'agisse de Dieu lui-même, de Jésus, des saints et des saintes ou des valeurs catholiques, l'enjeu demeure identique : amener au visible ce qui par définition est invisible.
Dans L'oeil de Dieu, Laurent Verpoorten et Jean-Marc Reichart vous proposent de redécouvrir les grandes œuvres cinématographiques religieuses anciennes et contemporaines afin d'en goûter la profondeur.
