Jean Pruvost | « Harmonie » : aux sources d’un mot qui accorde les sons, les gestes et les êtres
La vingt-troisième Semaine du son se déroule en France du 19 janvier au 1er février 2026. Placée sous le thème "tous en harmonie" , elle met en avant l’expression musicale et interroge le sens même de ce mot central, à la croisée de la musique, de l’art et des relations humaines.
Jean Pruvost © Pascal HausherrUn mot aux significations multiples
“Harmonie” est un mot d’étymologie généreuse et un état auquel on aspire tous. L’harmonie a désigné tout d’abord cet ensemble de sons agréables à l’oreille, puis un accord équilibré entre des choses à associer, et enfin les bonnes relations entre les personnes. En effet, ce mot si riche a des origines très simples, liées à la fois au travail manuel, intellectuel et artistique.
Aux racines de l’harmonie : l’articulation
Au départ, il y a la racine indo-européenne “ar” désignant une articulation physique ou mécanique. Sa reprise en latin, “ars, artis” s’est alors assimilée à une articulation, physiologique ou matérielle, d’où est issu le mot “art”, l’emboîtement esthétique de différentes parties, ou encore “artisan” en tant que pratiquant la bonne articulation des choses dont il est le spécialiste. Du latin est aussi venu “armus”, le bras, articulation du corps qu’on retrouve avec l’anglais “arm”.
De l’harmonie… à l’orteil
Ce qu’on ne devine pas d’emblée, c’est que le mot “harmonie” est de même famille que le prosaïque “orteil”, déformation du latin “articulus”, lui-même diminutif d’ “artus”. L’orteil n’est autre en effet qu’une petite articulation, “articulus”. De l’harmonie musicale à l’orteil en passant par l’artisan et l’aspect harmonieux d’un lieu, on voit à quel point la racine initiale a bénéficié d’un avenir heureux.
L’entrée du mot en français
Au XIIe siècle, avec une filiation étymologique encore visible, parce qu’il n’y avait pas alors de "h" à l’initiale, ce ne sera qu’au XVIe siècle qu’on l’ajoutera, à la mode de l’époque, ce qui lui fit perdre son rapport visible avec le mot “art”.
De l’art des sons à l’harmonie entre les personnes
Or on le comprend bien, l’harmonie est de sens transparent si l’on fait référence à l’art d’associer des sons, l’art d’emboîter des éléments dans un métier, l’art de l’artisan, l’art d’articuler des couleurs, des traits, et c’est l’harmonie d’un tableau, et enfin l’art d’associer heureusement des points de vue et c’est l’harmonie entre les personnes.
Il faut aussi repérer l’adjectif “harmonieux”, apparu sans "h" dès la fin du XIVe siècle pour évoquer une sonorité, une mélodie harmonieuse, et puis très vite aussi un visage, un corps harmonieux.
Une notion scientifique et cosmique
Rappelons qu’Apollon était le dieu de l’harmonie. Et l’on n’oubliera pas Claude Bernard qui, dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, évoquait “l’harmonie réciproque”, pour notre organisme, affirmant qu’il était impossible de séparer une partie de l’organisme sans amener immédiatement un trouble dans tout l'ensemble.
Et dans le même esprit, pour le système des planètes et des étoiles, fut aussi évoquée “l’harmonie solaire” ou “céleste”. Pythagore en tira la théorie de “l’harmonie des sphères”, fondée sur l’idée que l’univers était régi par des rapports harmonieux entre les étoiles, la Lune, Mercure, le Soleil, etc., le tout créant des sons harmonieux.
Souvenir personnel et note dissonante
Et à propos de sons harmonieux, lorsque j’avais quinze ans, c’était hier, je jouais de la clarinette faisant partie de "l’harmonie municipale”. Et j’avais alors une spécialité : les canards… notamment dans les passages difficiles. Ah quel malheur, à quinze ans d’être un briseur d’harmonie !


Jean Pruvost, lexicologue passionné et passionnant vous entraîne chaque lundi matin dans l'histoire mouvementée d'un simple mot, le mot de la semaine !
