Jacques Canetti et le Théâtre des Trois Baudets. Entre Cabarets et Music-hall.
Si je vous dis « Théâtre des Trois Baudets » ! Vous me répondez, Brel, Brassens, Gréco, Catherine Sauvage, Philippe Clay, Boris Vian, Serge Gainsbourg. C'est au pied de la Butte Montmartre, à quelques pas du Moulin Rouge, très exactement au 64 boulevard de Clichy, que se tenait cette salle de Music-hall, ô combien mythique. L’adresse incontournable de tous les amoureux de la chanson française. Un lieu de création artistique, unique en son genre, et qui a fonctionné de 1947 à 1967. Et qui dit « Théâtre des Trois Baudets » dira Jacques Canetti. Quand on voit les noms des artistes qui ont défilé sur cette scène, on est sidéré. Alors pas étonnant, que ce lieu soit devenu culte, dans la mémoire collective.
Photo Philippe Soler. Collection personnelle.Jacques Canetti, un homme globe-trotter.

Jacques Canetti voit le jour en 1909, en Bulgarie. Véritable globe-trotter, il passera sa jeunesse en Angleterre, et puis partira faire ses études à Vienne, Francfort, Lausanne, avant que d’immigrer en France, en 1926. Homme d’une grande culture, européen avant l'heure, il parlera couramment quatre langues. Pianiste de son état, il sera doté d'une solide formation musicale. Et tout commencera par la réponse, à une annonce du journal Paris soir. « On cherche un jeune homme aimant la musique et parlant parfaitement l'allemand. Se présenter à la maison de disques Polydor » Et c'est par ce biais, que Canetti trouvera l'opportunité de pénétrer dans un monde qui le fascine, celui de la chanson, celui de la musique. Il sera là pour rédiger les étiquettes des disques, les fiches d'auteurs, et son travail terminé, il flânera dans les studios d'enregistrement. Il observera, et fort de sa culture musicale, il se permettra de temps en temps, de glisser son grain de sel. Il gagnera de la sorte la confiance de ses supérieurs, et deviendra très vite, conseiller artistique. Il sera présent en cabine, le jour ou Ravel enregistrera son Boléro, à la tête des Concerts Lamoureux.
Jacques Canetti et la Môme.

Canetti comptera parmi le public du Cabaret « Le Gernys », cabaret dirigé par Louis Leplée, le soir où la Môme Piaf fera ses débuts, nous chantant entre autres « Les Mômes de la cloche ». Littéralement subjugué, Canetti la prendra sous son aile, lui faisant signer un contrat d'enregistrement chez Polydor, supervisant de la sorte, une grande partie de ses premières faces 78 tours.
Canetti et le Jazz.

Jacques Canetti sera propulsé en 1935, directeur artistique de la toute nouvelle radio parisienne « Radio-Cité ». Comme beaucoup de jeunes de ces années, Canetti se passionnera pour le jazz. Il deviendra correspondant d'un hebdomadaire anglais, recevant de la sorte les nouveautés jazzistiques. On lui proposera d'animer une émission « Jazz-Hot », à la radio parisienne, et il persuadera le directeur de Polydor, d'exploiter le catalogue américain Brunswick, catalogue négligé, sous prétexte qu'il n'y avait aucun intérêt commercial à publier du jazz.

Et Canetti éditera une première anthologie, en deux albums de quatorze 78 tours, sur laquelle étaient réunis les tous premiers enregistrements de Louis Armstrong, Benny Carter, Duke Ellington, Coleman Hawkins, Earl Hines. Et puis Canetti ne sera pas étranger, à la venue de Duke Ellington sur le sol français en 1931, ainsi qu’à celle de Louis Armstrong en 1933.
Naissance d’une salle de Music-hall

Au lendemain de la guerre, tout est à reconstruire. Un jour de 1947, Canetti passe à l'angle de la rue Coustou, boulevard de Clichy, et remarque un dancing totalement délabré. Immédiatement il se projette, loue le lieu, et fait construire une salle de spectacle de 247 places, avec une petite scène et quatre loges d'artistes. Et il va avoir, cette intuition géniale d'associer trois métiers, jusqu’alors bien distincts, la scène, le disque, les tournées. Il va conjuguer la chose en quatre temps. Aller repérer les artistes dans les cabarets, leur faire enregistrer un disque, les programmer aux « Théâtre des Trois Baudets » et enfin les faire partir tous ensemble, en tournée dans l’Hexagone. Un esprit de troupe mélangeant auteurs-compositeurs-interprètes, pianistes, humoristes, acteurs. En cette fin des années 1940, au lendemain de la guerre, les gens sortiront beaucoup. Ils auront ce besoin de se divertir, ce besoin de découvrir de nouvelles choses. La télévision est balbutiante et Canetti proposera aux « Trois Baudets », un spectacle à grande échelle.

En ouverture de rideau, quelques chanteurs. Et puis des humoristes, dont on enregistrera les prestations pour les publier sur disques. Raymond Devos, Fernand Raynaud, Robert Lamoureux. Tout cela dirigé de main de maître par un animateur, Pierre Jean Vaillard, en alternance avec Pierre Dac et Francis Blanche lesquels partiront, certains soirs en délire, pour le plus grand bonheur de tous. Et puis après l'entracte, les spectateurs auront droit à une pièce de théâtre avec de jeunes comédiens, Michel Roux, Yves Robert, Jean Rochefort, Philippe Noiret. Une quinzaine d'artistes au total par soirée.
Ils seront quasiment tous passés entre ses mains.

Canetti prendra sous son aile, après les avoir entendus dans différents cabarets, Robert Lamoureux, Juliette Gréco, Henri Salvador, Catherine Sauvage, Raymond Devos, Philippe Clay, Les Trois Ménestrels, Francis Lemarque, Simone Langlois, Patachou, Fernand Raynaud, Mouloudji, Georges Brassens, Boby Lapointe, Serge Gainsbourg, Anne Sylvestre, Jacques Higelin, Brigitte Fontaine.
Il arrivera lentement, mais sûrement, à les imposer. Le public ne voulait pas de Brel, de Boris Vian, de Guy Béart ? Alors chaque soir, Canetti sera là, près d'eux en coulisses, et face à un échec, restera optimiste. Il leur dira ne vous inquiétez pas, c'est vous qui avez raison. Tôt ou tard, ils y viendront. Canetti n'exigeait pas le succès immédiat d'un artiste. Il respectait, cultivait, savait faire grandir la personnalité de chacun, savait les différencier. Il dira que les plus belles histoires d'amour sont celles qui se travaillent dans la durée. Et il savait être patient, fidèle au-delà de tout.
Quelques artistes phares qui ont foulé la scène du « Théâtre des Trois Baudets »

Mouloudji, personnage incontournable de la chanson poétique engagée de l'après-guerre. Chanteur à la voix des rues, comme le poétisait son ami Jacques Prévert, Mouloudji était un marginal, un gars de la roulotte avec son côté gitan, lequel sera, sans le vouloir vraiment, propulsé vedette de la chanson par Canetti en 1953. Mouloudji, compagnon de route de Boris Vian, chantera pour la première fois sur scène « Le déserteur » le 7 mai 1954, en changeant toutefois certaines paroles, avec l’accord de Boris Vian. Et dès lors « Monsieur le Président » deviendra « Messieurs qu’on nomme grands ». Et puis, Mouloudji refusera le final de Vian « que je tiendrai une arme et que je sais tirer » pour le transformer en « que je n’aurai pas d’armes et qu’ils pourront tirer » Mais cela n’empêchera en aucun cas, la censure de s’en mêler !
Un petit bonheur à la couleur quebecoise.

En 1951, Jacques Canetti va frapper un grand coup. En tournée au Canada, il se met à la recherche d'un chanteur, couleur locale. Jusqu'à présent, les artistes québécois cherchaient à copier les vedettes françaises, et aucun n'avaient revendiqué son identité culturelle. On présente à Canetti, un jeune chanteur dont personne ne veut, Félix Leclerc. Il commence par entonner, accompagné de sa guitare, « Le petit bonheur ». Canetti est sous le choc, et dans l'après-midi, il lui fait enregistrer douze chansons et lui offre cinq ans d'exclusivité. C'est Pierre Mac Orlan qui aura le privilège, en France, à être le premier à découvrir ces faces de 78 tours Polydor. Subjugué par ce qu'il entend, il affirmera que si le disque sort à temps, il sera couronné par l'Académie Charles Cros, ce qui sera le cas. Et Félix Leclerc quittera son Canada, pour être immédiatement programmé au « Théâtre des Trois Baudets » allant jusqu'à influencer les Brassens, Brel, Guy Béart, et quelques autres.
Catherine Sauvage souveraine, magistrale. Le double de Léo Ferré.

Et puis, il y aura Catherine Sauvage, une grande dame, une interprète exceptionnelle, subtile musicienne, grande diseuse, forte tête, laquelle n'aura jamais été préoccupée par sa propre gloire, et optera, tout au long de sa carrière, pour la qualité littéraire et harmonique d'une chanson. Elle ne fera pas partie de ces locomotives dont la presse parlera, ne cédant jamais au commercial. Les chroniqueurs la classeront dans le registre des intellectuelles, louant ou déplorant, cela dépendra des jours, son exigence, son absence de concession, son épure.

En 1947, elle rencontre Léo Ferré, son jumeau, son double, sa seconde peau. Léo Ferré chanté par Catherine Sauvage, ce sera du Ferré en cinémascope. La communion entre les deux sera à tel point totale, qu'on ne saura plus très bien lequel des deux, interprète l'autre. Canetti aura une affection très particulière pour Catherine Sauvage. En aucun cas il ne la bridera. Il acceptera tout d'elle, allant même jusqu'à devancer ses attentes. Et tant pis, si le public ne sera pas au rendez-vous, ne sera pas tout à fait prêt à recevoir ce style de chanson. Ça viendra !
Dans mon panthéon de chanteuses, je la mets au plus haut niveau. Sa voix est un cadeau, et je suis touché par cette manière souveraine qu'elle a, de porter haut et fort, une certaine idée de la chanson, de la poésie.
Jongler avec le verbe, avec les mots.

Et puis il y aura Raymond Devos, le Maître des mots, celui qui dira que le rire est une chose sérieuse, avec laquelle on ne plaisante pas. Travailleur infatigable, entouré de son tableau noir, de ses dictionnaires, ses instruments de musique, son train électrique, avec une logique totalement rigoureuse au service de l'absurde, son goût des paradoxes, cette dimension poétique, voir musicale, ce travail sur le corps, la gestuelle, les silences, les interrogations, la langue française, le mime comme terrain de jeu. Il commencera en trio, puis en duo, mais très vite, il se voudra soliste. Alors il se lancera sur la scène des « Trois Baudets » avec une mer démontée, le flux et le reflux nous faisant marée. Il débordera très vite le monde du cabaret, pour se retrouver à jongler avec les mots, sur les grandes scènes de music-hall. Cet orfèvre du rire adorait être pris en flagrant délire. Il sera unique dans son univers, nous laissant, ce que l'on est en droit d'appeler, une œuvre !
Jacques Brel, Philips et Canetti, des rapports houleux.

De tous les artistes produit par Canetti, c'est Jacques Brel qui posera le plus de problèmes. Tout d'abord, son physique entraînera quelques réticences. Et puis la presse accueillera très mal ses premiers disques, certains journalistes allant jusqu'à lui conseiller de se précipiter dans le premier train, en direction de Bruxelles. Il faudra du temps avant que de convaincre les médias, d'autant que les relations entre Brel et Canetti seront loin d’être idéales. Brel se sentira mal aimé, et si Canetti a prouvé qu'il a cru très tôt aux chansons de Brel, il émettra quelques réserves sur ses dons d'interprètes. De plus un respect ambigu, flirtant avec la rivalité, s'installera très vite entre Brel et Brassens, Canetti mettant sans cesse en avant, la qualité irréprochable des textes de Tonton Georges. Brel se fera lentement, très lentement. Et en 1958, les portes du succès s'ouvriront, emportant notre « Grand Jacques » dans un tourbillon, triomphant sur toutes les scènes du monde. Et Brel, tournera le dos à Canetti, et à la maison de disques Philips. Mais ça, c’est une autre histoire. Affaire à suivre…
Entrée des artistes par ordre d’apparition :
Jacques Brel, Earl Hines, La Môme Piaf, Mouloudji, Les Garçons de la rue, Les Quatre Barbus, Pierre Dac et Francis Blanche, Les Trois Ménestrels, Simone Langlois, Felix Leclerc, Yves Montand, Francis Lemarque, Catherine Sauvage, Georges Brassens, Juliette Gréco, Pierre Repp, Raymond Devos, Bobby Lapointe, Boris Vian, Serge Gainsbourg.

Philippe Soler
Diffusion
Samedi 15 aout à 12h et 21h
Lundi 17 aout à 00h


Philippe Soler nous invite à un voyage entre Cabarets, Café-concerts, Music-hall, entre chansons d’époques, « La Belle époque », chansons divertissantes, grivoises, raffinées, poétiques, prosaïques, amoureuses, désespérées, chansons réalistes, surréalistes. Romances oubliées d’un autre temps ou alors, refrains intemporels à jamais ancrés dans nos mémoires. Et qui dit chansons, dit chanteurs ou chanteuses, à la voix pleine ou éraillée, à la voix qui traine, à la voix qui beugle, à la voix au timbre poignant. A ces moineaux, à ces Piafs, à ces aigles vêtus de noir. Du Chat noir au Cabaret de l’Ecluse, de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés, découvront un demi-siècle de chansons, de poésies.
