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Intégrale Manuel de Falla. De la Valse-Caprice au drame lyrique "La Vie Brève" 1/6

Intégrale Manuel de Falla. De la Valse-Caprice au drame lyrique "La Vie Brève" 1/6

Un article rédigé par Philippe Soler "Tous mélomanes" - RCF, le 4 septembre 2026 - Modifié le 7 septembre 2026
Tous mélomanesIntégrale Falla. De la Valse-Caprice au drame lyrique "La Vie Brève" 1/6

Le 23 novembre 1876 naissait à Cadiz, en Andalousie, Manuel Maria de Los Dolores Falla y Matheu. Le 14 novembre 1946 disparaissait à Alta Gracia, en Argentine, Don Manuel de Falla. Soixante-dix années séparent, à quelques jours près, ces deux dates, soixante-dix années d'une vie entière vouée à la musique, la musique espagnole, la musique andalouse, dépassant par là même son caractère strictement national, pour nous la rendre à tout jamais universelle. Cent cinquantième anniversaire d'une naissance, quatre-vingtième anniversaire d'une disparition, avec cette envie, ce besoin de vous faire découvrir l'œuvre de cet immense compositeur, quasiment en son entier, et cela en six épisodes, comme une approche d’intégrale.

John Singer Sargent. El Jaleo. 1882 (détail)John Singer Sargent. El Jaleo. 1882 (détail)

Avant tout l’exigence !

 

photo philippe soler

 

Des projets, des esquisses, des pages raturées, des pages non abouties, déchirées, jetées au feu par exigence, une exigence de perfection absolue, exigence maladive, laquelle freinera au fil du temps Manuel de Falla dans son processus de composition. Sur le papier, un total de 72 opus, dont Falla ne gardera au bout du compte qu'une quinzaine d'œuvres, mais quelles œuvres, des pages majeures, uniques, essentielles !

 

Ces œuvres que l’on nomme artificiellement « Œuvres de jeunesse »

 

photo philippe soler

 

Les œuvres de jeunesse de Manuel de Falla mettent en lumière ses premières influences, influences esthétiques, influences pianistiques, bien avant que son écriture ne s'affine, ne se décante. Certaines pages s’inscriront dans la tradition de pièces de salon du 19ème siècle, nous faisant penser sans équivoque à un certain Fauré, à un certain Chabrier. Clarté, élégance, perfection de la forme, et puis quelques touches caractéristiques de l'écriture de Chopin, agrémentée de tournures espagnoles puisées dans quelques Zarzuelas. Tempérons quelque peu, le terme « œuvre de jeunesse ». Manuel de Falla, lorsqu'il écrit ses premières pages a tout de même autour de vingt ans. Vingt ans, c'est l'âge où Chopin mettait un point final à ses deux concertos pour piano, l'âge où il s'attaquait à la composition de ses études. Falla sur le plan de la composition sera tout, sauf un génie précoce. Il sera un parfait autodidacte. Toutefois, ces pièces que l'on nomme artificiellement « œuvres de jeunesse » seront toutes d'une excellente facture et révélatrices du Falla à venir. 

 

Tout partira d’un concours de composition. 

 

photo philippe soler

 

Au printemps de 1904, l'Académie des Beaux-arts de San Fernando organise un concours de composition, concours destiné à récompenser deux œuvres répondant à l'un des deux genres suivants. Un opéra en un acte, ou une pièce symphonique de forme libre. Sans avoir la moindre idée du sujet qu'il va traiter, Falla s'inscrira dans la section opéra, et il se tournera pour le livret vers Carlos Fernando Shaw, lequel répondra au souhait du compositeur, en situant l'action de cette œuvre en Andalousie, plus précisément à Grenade, cette Grenade qui inspirera à Manuel de Falla son premier coup de maître. 

 

La Vida Breve, drame lyrique.

 

photo philippe soler

 

La Vie brève est l'histoire d'amour, entre une gitane Salud, et un jeune homme de famille aisée Paco, une histoire d'amour qui va tourner au drame. Dans le premier acte, Salud nous chantera sa plainte, et Falla frappera un grand coup en déroulant une mélodie dont lui seul aura le secret, une mélodie au lyrisme contenu. Salud nous chantera sa détresse avec une infime pudeur, cette pudeur qui caractérisera l'écriture de notre compositeur, nous donnant par là même, une des pages les plus désespérées qui soient, de tout le répertoire lyrique. 

 

photo philippe soler

 

Mais nous ne nous méprenons pas, il y aura chez Falla des gouttes de sueur, des gouttes de sang. Chercher, raturer, déchirer, recommencer, placer chaque note au bon endroit, à la bonne hauteur, la bonne couleur, le bon timbre, l'équilibre idéal. Il faudra à Manuel de Falla pas mal de remaniements pour arriver à la version définitive, des remaniements dus aux conseils amicaux de Paul Dukas, ainsi que ceux de Claude Debussy. Malheureusement, nous n'avons pas aujourd'hui en notre possession la première mouture de cette Vie brève, notamment en ce qui concerne la partie d'orchestre. C'est regrettable car on aurait pu mesurer de la sorte, le travail effectué par Manuel de Falla en matière d'orchestration auprès de Paul Dukas, travail qui parera cette œuvre de couleurs somptueuses, en une construction parfaite.

 

Entre Salud et Carmen !

 

photo philippe soler

 

La première de la Vie brève, version en deux actes, sera donnée le 1er avril 1913 au Casino de Nice, dans une traduction française du librettiste Paul Milliet, et cette Vie brève deviendra dès lors, le symbole de l'art lyrique espagnol, symbole synonyme d'universalité. L'Espagne n'attendait que cela, et elle saura du reste s'enorgueillir de la chose, faisant immanquablement le lien entre la Carmen de Bizet et la Salud de Manuel de Falla. Mais quel chemin parcouru par notre compositeur pour arriver à imposer au public de la péninsule, une œuvre lyrique autre que la zarzuela, ce genre musical totalement ancré dans le quotidien de nos espagnols. Chapeau bas !

 

Une découverte d’une importance capitale.

 

photo philippe soler

 

Un jour qu'il flânait au « Rastro », le marché aux puces de Madrid, Falla tombe sur un livre qui attire toute son attention, un livre français d'un dénommé Louis Lucas « La nouvelle acoustique, introduction aux lois musicales de l'attraction et de l’enharmonie » livre préfacé par le poète et critique Théodore de Banville. Dans son traité, Louis Lucas remettra en question tout le système sur lequel la musique classique repose, ce système utilisant la gamme dite tempérée, ainsi que son cadre relativement rigide. Et Lucas s'émancipera de ces règles en s'intéressant aux musiques orientales. 

 

 

Attention, Debussy de son côté, tracera un chemin quasi identique en allant vers les systèmes anciens, les modes antiques, les modes médiévaux. C'est du reste, au cours de l'exposition universelle de 1889, que Debussy découvrira les musiques de Bali, de Java, d'Extrême Orient. La modernité du langage de Debussy ne viendra pas de la création d'un nouveau système d'écriture, mais d'un retour aux modes anciens, aux modes utilisés bien avant que l'Europe occidentale ne fasse du système tonal, son seul et unique principe d'écriture.

Falla, en ce qui le concerne, ira creuser du côté des chants populaires espagnols, plus précisément le folklore andalou, le flamenco pur, appelé « Cante Jondo », lequel se rapprochera des systèmes musicaux primitifs de l'Inde. Si en musique classique la gamme est divisée par tons et par demi-tons, dans les chants primitifs anciens, la voix pourra glisser de quarts de ton en quarts de ton. Huit siècles de présence musulmane laisseront des traces dans la culture musicale andalouse, et l'adoption du chant byzantin par l'église espagnole jusqu'au 11ème siècle, ne sera pas étrangère à tout le côté incantatoire du flamenco, à l'utilisation réitérée, voire obsédante d'une seule et même note.

 

Le Flamenco fait son entrée dans l’Opéra par la grande porte.

 

photo philippe soler

 

Dans « La Vie brève », Manuel de Falla fera entrer le flamenco par la grande porte, au tout début de l'acte 2, lors de la scène des fiançailles de Paco et de Carmela, une scène qui s'ouvrira par une danse festive couronnée par des Olés. Un chanteur de flamenco y fera son apparition, un cantaor, accompagné de sa guitare sur laquelle se poseront les mélismes d'un chant nostalgique, au style plaintif. Judicieuse mise en scène de la part de Manuel de Falla, lequel fera alterner ce chant flamenco avec les prémices d'une danse à venir, qui lorsqu'elle éclatera, en sera d'autant plus prenante. Et là, on va atteindre des sommets. Coups de talons, palmas, castagnettes, orchestre vont s'entrelacer, pour nous offrir une des plus belles pages de toute la musique espagnole. Nous sommes sur les hautes cimes et Manuel de Falla, sur le plan de l'orchestration, n'aura rien à envier à un Maurice Ravel ou à un Stravinsky.

 

D’une Salud à une Mélisande. Même combat.

 

photo philippe soler

 

La Salud de Manuel de Falla est l'exacte contemporaine de la Salomé de Richard Strauss, et ce drame andalou s'inscrira dans la lignée de ces femmes brisées par la vie, lesquelles ont tant fasciné nos compositeurs. La Mélisande de Debussy, la Butterfly de Puccini, la Jenufa de Janacek. Pour son premier et dernier essai dans le domaine de l'opéra, l'opéra traditionnel, Manuel de Falla aura fait preuve d'un sens théâtral hors du commun. Il n'y aura pas d'autres tentatives dans ce domaine, ou du moins sous cette forme. Mais n’anticipons pas. Cela est un chapitre sur lequel nous reviendrons, au cours d’un de nos prochains voyages.

 

photo philippe soler

 

Deux artistes espagnols majeurs pour cet Acte 1. La soprano Victoria de Los Angeles, saluée par la critique, idéale, sublime dans ce rôle. Le pianiste Joaquin Achucarro considéré, sur le plan international, comme un des plus grands interprètes de l’œuvre de Manuel de Falla, et cela depuis des décennies. 

 

Philippe Soler

Diffusion lundi 7 septembre à 23 heures.

 

 

 

 

 

©RCF
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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