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Un récit national doit-il dire la vérité ?

Un récit national doit-il dire la vérité ?

Un article rédigé par Frédéric Mounier, avec OR - RCF, le 19 janvier 2026 - Modifié le 24 janvier 2026
Les Racines du présentComment nos démocraties fragilisées peuvent-elles être soutenues par l'Histoire

À l’heure où nos démocraties occidentales sont fragilisées, est-ce d'un roman national dont nous avons besoin ? Un récit national doit-il dire la vérité ? Pour l'historien, solliciter un récit national est légitime en politique, à condition de ne pas être dupe. Et que ce récit serve la démocratie.

Exposition temporaire "Gothiques" au Louvre-Lens, le 03/12/2025 ©Eric Broncard / Hans LucasExposition temporaire "Gothiques" au Louvre-Lens, le 03/12/2025 ©Eric Broncard / Hans Lucas

"Il y a des endroits où il fait mieux vivre qu’ailleurs, ce sont les pays démocratiques. Mais le modèle de la démocratie libérale est décrié, il apparaît à beaucoup comme décevant." C'est ce qu'écrit l’historien Jean-Frédéric Schaub, enseignant à l’EHESS, dans "Le passé ne s’invente pas – Contre les réécritures de l’histoire" (éd. Albin Michel, 2026). À l’heure où nos démocraties occidentales sont fragilisées, est-ce d'un récit national dont nous avons besoin ? Pour l'historien, solliciter un récit national est légitime, à condition de ne pas être dupe, et qu'il serve la démocratie.

Un récit national doit-il être exact ?

Quand "la puissance publique ou des communautés sociales invoquent le passé pour créer du commun émotionnel et de cette manière-là, au fond, favoriser le sentiment d’appartenance collective", cela s'appelle construire un récit ou roman national. Un roman national, explique Jean-Frédéric Schaub, "ce n’est pas forcément une vérité". Mais si l’on n’est pas dupe, estime l’historien, on peut lui trouver une légitimité. 

Il convient donc de distinguer l’homme politique du scientifique. Qu’un dirigeant "fasse appel de l’émotionnel qui s’inscrit dans le passé pour créer du commun, c’est quelque chose qui est légitime", estime Jean-Frédéric Schaub. "Évidemment, ajoute-t-il, ce que je souhaite, c’est que cette opération se fasse en faveur des valeurs démocratiques !"

Ainsi, quand "Vladimir Poutine, à l’été 2021, écrit ou fait écrire un très long article pour expliquer que les Ukrainiens n’existent pas en tant que nation et que la séparation de l’Ukraine de la Fédération russe est un accident de l’histoire qu’il convient de réparer." Le président russe fait là "un usage de l’histoire en tant que dirigeant politique, qui est de mon point de vue criminel", affirme Jean-Frédéric Schaub. À l’inverse, quand Yitzhak Rabin, "à l’époque des difficiles négociations d’Oslo disait : La Bible n’est pas un cadastre", c’était une manière de dire, selon l’historien : "Ma feuille de route n’est pas la Bible."

C’est d’ailleurs ce que l’historien Marc Bloch (1886-1944) – qui intégrera le Panthéon en juin 2026 -  reprochait "à la IIIe République finissante, celle du front populaire, de ne pas avoir su suffisamment invoquer le passé français au moment même où Hitler organisait chaque année à Nuremberg d’immenses rassemblements, créant de l’émotionnel".

 

Quel récit national choisir ?

Selon les sensibilités politiques, on aimera invoquer tel ou tel récit national. Jean-Frédéric Schaub, lui affirme ses choix : "Plutôt qu’exalter Louis XIV, écrit-il, et comprendre Pierre Laval comme le fait Éric Zemmour, je préfère me souvenir des camisards et suivre Pierre Mendès-France."  

L'historien décrit le paradoxe devant lequel se trouve toute personne en faveur de la démocratie : "La constitution des États nations passe par un certain nombre d’opérations qu’aujourd’hui nous n’aimerions plus faire." Qui irait défendre aujourd’hui et la démocratie et l’écrasement de la pluralité linguistique, l'unification religieuse par la contrainte ou la violence, l'agression contre un pays voisin pour élargir son territoire ? 

Or, c’est souvent ce sur quoi se fondent un roman national. L’historien invite à "ne pas nier" cette réalité "mais à ne pas en faire des sources d’inspiration". "Il semble indispensable, dit-il, de dénoncer les usages identitaires et agressifs de l’histoire, écrit l’historien, car l’invocation de l’histoire peut servir à tuer ou à faire tuer."

 

On sait très peu de choses, c’est une donnée fondamentale ! C’est pour ça que l’histoire est passionnante

 

Croyance ou connaissance ?

Il n’est pas rare de trouver chez les génération actuelles d’étudiants une forme de scepticisme sur la capacité des historiens à produire des énoncés exacts. L’histoire est-elle affaire de connaissances ou des croyances ? "L’histoire comme discipline a tout intérêt aujourd’hui à marcher main dans la main avec la philosophie, estime Jean-Frédéric Schaub. Et en particulier les ressources que la philosophie peut offrir lorsqu’on entend poser le fait que la rationalité est une façon d’atteindre ou de décrire le réel de telle manière que cette description devienne une connaissance vraie et pas simplement une opinion."

L’historien ne peut qu’être humble devant le peu de choses que l’on sait. C’est ce qu’affirme Jean-Frédéric Schaub : "On sait très peu de choses, c’est une donnée fondamentale ! C’est pour ça que l’histoire est passionnante." Le nombre d’historiens "dont l’objet d’étude les mets en contact avec des gens qui sont toujours en vie » représentent une minorité. Comme la plupart d’entre eux, Jean-Frédéric descend "dans le royaume des morts. Nous n’avons que des échos lointains et des traces matérielles, parfois contradictoires." Ceux qui travaillent sur la Chine, l’Espagne ou l’Italie ont, comme il nous l'apprend, plus de sources. Cependant, "la qualité d’une histoire ne dépend pas du nombre de sources".

Quel récit national à l'heure d'Internet ?

L’enjeu aujourd’hui réside dans le défi que représente Internet. L’historien se montre assez peu optimiste devant "le poisson de la description du réel sous des océans d’inepties qu’il est devenu humainement impossible de limiter et de contredire", comme il le décrit dans son livre.

À la question : Aurons-nous la force et la capacité de résister à ce déferlement ? La démocratie représentative peut-elle survivre à internet ? Jean-Frédéric Schaub pose régulièrement la question à ses collègues enseignants chercheurs en sciences politiques. "Personne ne m’a jamais donné une réponse affirmative." L’historien estime que "l’abolition de l’espace" et "le dérèglement du temps » que favorise Internet « relèvent de quelque chose comme un processus de décivilisation"

 

©RCF
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
Les Racines du présent
©RCF
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