Entre Cabarets et Music-hall. Brel au sommet. Les yéyés déboulent et les cabarets ferment !
Nous arrivons au bout de notre voyage. Nous arrivons à la date de 1963, date charnière où le milieu de la chanson va basculer, où l'on déclinera sur un autre ton, nos couplets, nos refrains, parce que ces années 1960 verront l'irrésistible ascension du disque, du petit écran, l'apparition d'un show-biz de masse, lequel va petit à petit marginaliser la chanson de cabaret, pour au bout du compte l'étouffer. 1963 sera également l'année où Piaf, foulera pour la dernière fois la scène d'un théâtre parisien, Bobino. La Môme n'est plus qu'une poupée de chiffon que l'on plantera devant un micro. La voix est faible, le souffle court, avec un manque évident de justesse, et ses nouvelles chansons seront loin d'avoir l'ampleur des anciennes. Piaf se meurt, une page se tourne.
Photo Philippe Soler. Collection personnelle.Matraquage de jeunes idoles sur les ondes !

Sur les ondes, on est en train de matraquer l'adaptation d'un titre anglais, par un jeune chanteur monté sur ressort, lequel sait pertinemment ce qu'il veut, perfectionniste jusqu'à l'extrême, et qui va devenir très vite une des figures les plus marquantes de la jeune génération. Désormais, on ne va plus courir de cabaret en cabaret pour dénicher un talent. La radio, la télévision auront ce pouvoir de propulser un jeune artiste. Le show-biz a les dents longues et saura exploiter sans vergogne, une clientèle allant de 12 à 16 ans, avec une culture de masse qui balayera tout sur son passage. Les directeurs artistiques déserteront les cabarets, pour se consacrer à la fabrication de vedettes, avec obligation de résultat à la clé. Les influences anglo-saxonnes prendront le dessus et il y aura désormais deux camps. La chanson à texte et puis les yéyés, avec des mélodies, des arrangements parfaitement soignés, s’imposant aux côtés d'un Brassens, d'un Brel, d'un Ferrat, d’un Léo Ferré.
La petite France Gall et son papa chéri.

Les producteurs de disques se mettront à pister, à la sortie des écoles, de jeunes adolescentes pour les planter face à un micro, dans un studio d'enregistrement. Et nous aurons France Gall, la petite fille chérie de son papa, le parolier Robert Gall, lequel est arrivé à se faire un nom dans l'univers de la chanson, en écrivant pour Magalie Noël, Marie Laforêt, Hugues Aufray et puis pour Piaf, mais la Piaf des derniers moments. Robert Gall se chargera d'écrire les paroles des chansons de sa petite fille, des paroles d'une niaiserie accablante. Robert Gall n'est rien d'autre qu'un parolier de second plan, et pourtant il aura dans ses cartons, un texte vieux style, un peu cliché, allégorie d'une famille italienne, laquelle se retrouvera au pied d'un trop grand lit, le lit d'une mère agonisante. Un petit bijou, qu’Aznavour se chargera de mettre en musique. Elle va mourir la Mamma.
Charles Aznavour du haut de son piédestal observe et conseille.

Au sommet de son art, Aznavour observe la manière dont la jeunesse évolue, cette jeunesse qui, affublée de blousons noirs assistera à ses concerts, dont un certain Johnny, qu’Aznavour prendra sous sa coupe. La rencontre se fera dans les coulisses d'une émission de télévision. Aznavour reconnaîtra immédiatement le talent de Johnny, et il se permettra de lui donner quelques conseils, des conseils de bon sens concernant le choix de ses chansons, son attitude à avoir face à la presse, face aux gens du métier. Il lui conseillera de chanter des titres un peu plus élaborés, de se tourner vers des chansons plus douces, des balades afin de toucher un public plus large. Du coup, Johnny demandera à Charles Aznavour de lui écrire un titre. Et ce sera « Retiens la nuit »

Qui dit Johnny, dit Sylvie ! Aznavour regrettant le manque d'exigence des yéyés, en ce qui concerne l'écriture des textes, confectionnera pour Sylvie Vartan en quelques heures, de main de maître, une chanson qui lui ira à merveille. Une chanson qui parlera de robes chiffonnées, de cheveux décoiffés, du cousu main de la part du grand Charles.
Et puis, à force de voir se déhancher les 16-17 ans, Aznavour se mettra lui aussi à twister les mots. Il écrira une ode à la jeunesse. Un Alléluia, avec en ouverture des chœurs, qui nous amèneront à penser qu’Aznavour se dirige vers un gospel. Mais très vite, un twist magnifiquement ficelé se mettra en marche et les paroles d'Aznavour mettront en garde la jeunesse contre le temps qui passe, la beauté qui se fane. Un carpe diem moderne. Chapeau bas, Monsieur Aznavour.
Canetti claque la porte, Eddie Barclay s’impose.

Nous sommes en pleine vague yéyé, une déferlante. Johnny Hallyday, ainsi que Claude François, Sheila, la petite France Gall, iront tous signer chez Philips Polygram. Le directeur artistique de cette noble maison de disques, Jacques Canetti, compagnon de route de Brassens, Brel, Gréco, Raymond Devos et tant d'autres, s'insurgera et claquera la porte. Il ne supportera pas cette sous-culture qui émerge, ces dadou ronrons, ces textes naïfs, ces adaptations anglaises qui feront fureur et qui seront pour la plupart, ne nous méprenons pas, rien d'autre qu'une vaste entreprise commerciale, laquelle va rapporter gros. Alors, le côté noble, le côté artistique, Philips n'en aura rien à faire.

Et puis, il y aura Eddie Barclay, cet empereur du disque microsillon, lequel se donnera pour mission de ramener à lui les plus grands chanteurs français, afin de bâtir un catalogue qui puisse concurrencer Philips. N'oublions pas l'importance d’Eddie Barclay. Musicien autodidacte, passionné de jazz, pianiste, compositeur, chef d'orchestre, il jouera un rôle capital dans l'avènement du disque vinyle chez nous en France, avec entre autres, la publication des plus grands disques de jazz de la collection « Verve » édités par Norman Granz, disques qu’il importera des États-Unis et dont il se fera le distributeur.
Comment propulser une artiste sur le devant de la scène en contournant les cabarets.

Eddie Barclay propulsera en 1956 une Dalida, avec la complicité de Lucien Morisse et de Bruno Coquatrix, par un savant matraquage de 45 tours sur Europe 1, sans oublier la scène de l'Olympia, dans des Musicorama de prestige. Charles Aznavour dira que Dalida était une des femmes les plus incroyables qu'il n'ait jamais rencontré, une femme exceptionnelle, et à sa disparition tragique il lui écrira un texte d'une beauté poignante.
Elle a couru certaine de noyer ses tourments. Courageuse elle avait gravi comme un calvaire les marches du succès. De triomphes en victoires, cœur léger ou cœur lourd, elle avait à la gloire sacrifié ses amours. Elle a couru sans peur pour laisser souveraine l'image d'une reine. Sa vie lui semblait vide, et telle une tragédienne drapée dans sa folie, elle a franchi sans peine les portes de la nuit.
Les studios Barclay, 9 avenue Hoche.

Eddie Barclay en 1960, ouvrira grand son chéquier pour signer un contrat d'exclusivité avec Charles Aznavour. Suivront dans la foulée Léo Ferré, Jacques Brel, Jean Ferrat. Excusez-moi du peu ! L'accord entre Barclay et ses artistes sera clair. Vous faites ce que vous voulez, vous engagez les musiciens que vous désirez, je ne discuterai jamais. Je paierai ! Et Barclay tiendra parole. Aznavour, Brel, Ferrat, Ferré seront désormais dans la maison de disques la plus ambitieuse des années 1960, avec des budgets de production d'un luxe suprême. Alors, fini les nuits blanches dans les cabarets. Bonjour les scènes prestigieuses. Bobino, l'Olympia, l'Alhambra, Carnegie Hall.
Léo Ferré immortalise Aragon

En 1960, Léo Ferré intègre la maison Barclay. Après deux années sans contrat, il souhaite passer à la vitesse supérieure en enregistrant quelques poètes. Projet plutôt ambitieux en ces années. Mais Barclay a une totale confiance en Léo Ferré, et ouvrira grand l'opération poésie, en matraquant sur les ondes Aragon, Verlaine, Rimbaud. Rendons hommage à Barclay, lequel va permettre à Ferré d'accoucher de disques poétiques à jamais incontournables, outils de référence pour les jeunes et les moins jeunes, vulgarisation d'une perfection poétique absolue, mettant à la portée du grand public des œuvres qui sommeillaient au fond de quelques recueils.
Léo Ferré chante Aragon 1961. Le disque le plus vendu de poésie mise en chansons. Le travail sur les textes se fera à quatre mains avec Aragon, et Léo Ferré nous parlera de double vue, celle du poète qui écrit, et puis celle du musicien qui percevra les images musicales derrière la porte des paroles. Aragon de son côté, parlera de forme supérieure. La musique selon lui va recréer le poème, donner à un vers une importance, une valeur qu'il n'avait pas. Elle lui donnera une autre vitesse, un poids différent et Aragon sera extrêmement flatté de devenir populaire, grâce à la chanson.
Nuit et brouillard.

Et puis il y aura Jean Ferrat, lequel deux ans plus tard, alternera chansons d'amour, chansons engagées, ces dernières bien souvent censurées, sans être toutefois cet insurgé viscéral, ce révolté solitaire qu'était Léo Ferré. Dans son tout premier disque pour Barclay, Jean Ferrat nous chantera les camps de concentration, les wagons plombés, les Allemands qui guettent du haut des miradors. Sous l'influence directe de l'Élysée, on déconseillera aux radios de diffuser la chanson. Mais elle passera tout de même, un dimanche à l'heure du déjeuner, dans un Discorama d’anthologie avec l'immense Denise Glaser. Le succès sera immédiat et la chanson recevra le Grand Prix du disque de l'Académie Charles Cros. Dans cette œuvre où neufs couplets se succèdent, tel un poème, Jean Ferrat, par devoir de mémoire, cherchera à redonner une identité à ces hommes, lesquels ne seront plus que des nombres, Jean-Pierre, Natacha, Samuel. Le vocabulaire sera direct, cinématographique, avec des images à la limite du soutenable.
Le Grand Jacques signe chez Barclay.

Et enfin, il y aura la signature chez Barclay d'un autre géant de la chanson, et quel géant. Jacques Brel ! La firme Philips changeant de politique, notre grand Jacques claquera la porte. Il tient absolument à travailler avec Barclay. Mais les choses ne seront pas aussi simples. Philips ne voulant pas lâcher Brel, un procès sera intenté à son encontre. Mais Brel impulsif, signera en cachette avec Barclay, le 7 mars 1962. Philips attaquera Barclay, et l'affaire sera portée devant le tribunal de grande instance. Jacques Brel ne voulant pas perdre de temps, commencera à enregistrer dans un secret plus ou moins bien gardé, son premier 33 tours Barclay, avec la peur au ventre que les huissiers ne débarquent et ne s’emparent des bandes. Je vous passe les détails juridiques de cette bataille sordide. Philips aura une attitude abjecte à l'égard de Barclay, dont Brel se souviendra durant toute sa vie avec rancœur. Mais qu'importe ! Désormais, chaque opus de Brel chez Barclay sonnera comme une bombe, dans le paysage de la chanson française.
Jacques Brel continuellement sur les routes, tel un troubadour, tel un baladin. Jacques Brel à l’Olympia en 1966, faisant ses adieux à la scène. Après 15 ans de métier, il avait peur de se répéter, il avait peur de devenir habile. A 38 ans, il arrêtera le tour de chant. Personne n'y croira et pourtant ! Après avoir ramé de cabaret en cabaret, après avoir bouffé de la vache enragée, monté à pas lent les marches du succès, foulé les grandes scènes, il refusera de se laisser emporter, de se laisser broyer par le tourbillon d'un système.
Et la télévision va faire le job. La mystérieuse Denise Glaser.

Durant les années 1960, la chanson va se conjuguer de différentes manières. Les cabarets vont fermer tour à tour, la promotion des chanteurs se fera à travers les ondes. Tout cela sera parfaitement huilé. Et puis il y aura la télévision. Tout avait commencé dans les années 1950 avec « La Joie de vivre » sans oublier, « 36 chandelles » de Jean Nohain. Mais durant ces années, la reine du petit écran ne sera autre que Denise Glaser, une femme mystérieuse, secrète, d'une intelligence rare, laquelle nous offrira des face-à-face historiques. Aznavour, Brel, Ferré, Polnareff, Le Forestier, Françoise Hardy. Et justement à propos de Françoise Hardy, celle-ci sera découverte dans une émission à caractère pédagogique, le Petit Conservatoire de la Chanson dirigé par Mireille.
Mireille et le Petit Conservatoire de la Chanson.

La grande Mireille, vous vous souvenez ? Pendant quatorze ans, Mireille présentera à travers le petit écran, de jeunes artistes lesquels seront confrontés entre eux, sans aucune préparation. Elle sera attentive à leur personnalité, elle veillera, elle laissera éclore les talents, avec des conseils judicieux concernant la diction, la manière de se tenir, la manière de projeter la voix. Tout cela avec une extrême rigueur, non dénuée de tendresse. Et Françoise Hardy, à l'écriture merveilleuse, sera une des élèves les plus studieuses du Petit Conservatoire, Françoise Hardy laquelle deviendra grande. Mais ça, c’est une autre histoire.
Entrée des artistes par ordre d’apparition :
Edith Piaf, Claude François, France Gall, Charles Aznavour, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Chet Baker, Dalida, Léo Ferré, Jean Ferrat, Jacques Brel, Barbara, Françoise Hardy, Jacques Dutronc, Alice Dona, Serge Lama.

Philippe Soler
Diffusion
Samedi 29 aout à 12h et 21h
Lundi 31 aout à 00h


Philippe Soler nous invite à un voyage entre Cabarets, Café-concerts, Music-hall, entre chansons d’époques, « La Belle époque », chansons divertissantes, grivoises, raffinées, poétiques, prosaïques, amoureuses, désespérées, chansons réalistes, surréalistes. Romances oubliées d’un autre temps ou alors, refrains intemporels à jamais ancrés dans nos mémoires. Et qui dit chansons, dit chanteurs ou chanteuses, à la voix pleine ou éraillée, à la voix qui traine, à la voix qui beugle, à la voix au timbre poignant. A ces moineaux, à ces Piafs, à ces aigles vêtus de noir. Du Chat noir au Cabaret de l’Ecluse, de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés, découvront un demi-siècle de chansons, de poésies.
