Dogma (1999) de Kevin Smith: La liquidation générale du Ciel
Avec le temps, certaines œuvres se décomposent lentement sous nos yeux. Pendant quelques années, le parfum de leur époque masque encore l’odeur. Puis, vient le moment où tout remonte à la surface : la vulgarité des effets, la fatigue des idées et, surtout, l’impuissance spirituelle cachée sous une ironie qui se veut corrosive mais qui peine même à faire tâche d'huile.
Extrait de la jaquette du film "Dogma" (1999) de Kevin SmithRevoir aujourd’hui Dogma de Kevin Smith produit précisément cette pénible impression de pétard mouillé. Il faut dire que, canonisé par une armée de geeks shootés à la pop culture, le film apparut jadis comme un petit évangile de substitution, destiné à remplacer le christianisme frelaté dont les générations X et Y voulaient se libérer pour jouir sans entrave. Mais il suffit aujourd’hui de revoir ce film « culte » des années 90 avec un minimum de recul pour y découvrir une véritable décharge théologique : une immense vitrine américaine surchargée où le Sacré, le futile et l’obscène se dissolvent dans une mystique de supermarché.
Et pourtant, derrière son humour de cour de récréation, ses anges faussement cool, ses blagues scatologiques et ses dialogues interminables, Dogma finit quand-même par révéler quelque chose : non tant l’indigence d’un réalisateur aveuglé par un succès éphémère, mais celle d’une civilisation arrivée à ce point de fatigue intérieure où elle ne sait même plus blasphémer avec panache.
Un évangile de supérette
Le scénario de Dogma ressemble à ces rêves fiévreux que pourrait faire un adolescent nourri exclusivement aux comics, à la marijuana et au catéchisme mal digéré. Deux anges déchus, Bartleby et Loki, bannis du paradis pour avoir défié Dieu, découvrent qu’une indulgence plénière accordée dans une église du New Jersey pourrait leur permettre de rentrer au ciel. Mais si Dieu les accueille après les avoir condamnés, alors Dieu se serait trompé. L’ordre du monde tout entier vacillerait.
Il y avait clairement là matière à davantage. Mais comme tant d’œuvres épileptiques des nineties, Dogma a peur du silence, du mystère mais surtout de ses propres intuitions. Alors il parle beaucoup trop. Les personnages débitent sans discontinuer une bouillie pseudo-théologique mêlée de plaisanteries obscènes et de références pop. Le récit accumule prophètes improbables, anges bureaucratiques, révélations de pacotille et gags scatologiques jusqu’à noyer ses meilleures idées dans un bruit insupportable. Évidemment, tout cela se veut drôle. Et voilà donc ce qu’un certain cinéma américain croit être la satire religieuse. Ce qu’une décennie marchande privée d’épaisseur appelle l’irrévérence. Autrefois, les hérésiarques bâtissaient des cathédrales inversées. Ils enfantaient des visions infernales accompagnées de poèmes de damnés. Ici, l’on recycle tapageusement le paradis.
Tout compte fait, notre temps mérite exactement les artistes qu’elle produit.
Le triomphe du geek enrichi
Mais il serait injuste de réduire Kevin Smith à un simple cynique. Son premier film, Clerks, possédait encore quelque chose. Sous sa vulgarité naïve apparaissait une petite Amérique pauvre, désœuvrée, parfois grotesque, mais réelle.
Puis vint le succès. Et avec lui cette maladie typiquement moderne : la conviction qu’un homme ayant absorbé assez de produits culturels devient automatiquement un penseur.
Hollywood fit alors ce qu’il fait toujours : il engraissa le phénomène. Et de là apparut la fameuse figure nouvelle du geek persuadé que l’accumulation obsessionnelle de références équivaut à une vision du monde. Dès lors, chez Smith, tout devient matériau interchangeable. Mythes, religions, anges, saints, enfers, comic books, sitcoms et culture adolescente se retrouvent brassés dans une même digestion générale du Sacré par la culture de masse.
Dans Dogma, les anges parlent comme des scénaristes de séries télé et le Salut devient une absurdité bureaucratique perdue dans le bavardage. Le plus frappant est que le film ne cesse jamais de parler tout en n’ayant absolument rien à dire.
On disserte sur la foi, les dogmes et les contradictions de l’Église, mais jamais une seule phrase ne paraît provenir d’une quelconque expérience intérieure. Personne ici ne croit réellement, ne doute véritablement ou ne souffre spirituellement.
Le film entier ressemble à une convention de fans où des adulescents tenteraient de réinventer le christianisme entre deux taffes de pipe à eau. Sous ses airs irrévérencieux, Dogma est d’un conformisme exemplaire. Tout ce qu’il affirme sur la religion, l’Église ou la morale chrétienne appartenait déjà au discours dominant de la fin des années 1990. Il épouse exactement les certitudes culturelles des nineties tout en se donnant la pose facile et sans risque de la transgression contrôlée. Se positionnant, ainsi, dans la droite ligne de toutes les œuvres fabriquées pour scandaliser un monde qui pense déjà exactement comme elles.
Quand tout se vaut...
Mais Dogma est peut-être moins intéressant comme film que comme symptôme. On y aperçoit, en définitive, une civilisation arrivée à ce moment étrange où elle ne sait plus hiérarchiser quoi que ce soit. Les récits bibliques, les mythologies païennes, les comics, les plaisanteries scatologiques et les spéculations théologiques s'y retrouvent placés sur le même plan symbolique. Sur le plan de la marchandise culturelle.
Or il y avait encore une grandeur dans les anciennes révoltes émancipatrices. Le blasphème supposait une cible. Même la négation religieuse la plus radicale conservait une forme de verticalité. Là, il n’y a plus d’adversaire. Le christianisme est réduit à un réservoir de symboles disponibles. Une matière première destinée à alimenter un divertissement fade qui se veut grandiloquent par ses gesticulations. La foi elle-même se dissout dans ce long commentaire potache. Dès lors, cette époque ne hait même plus Dieu: elle tente de le recycler. Le plus ironique est que la même année sortait The Matrix. Lui aussi rejeton de la pop culture, certes, mais bel et bien traversé par une véritable inquiétude métaphysique. Car là où les Wachowski cherchaient sincèrement une issue, Kevin Smith se contente d'organiser une circulation de références.
C'est pour cela que, dans Dogma, les personnages bavassent sans cesse. Ils causent non-stop parce qu’ils ont peur du silence. Mais aussi parce qu’ils pressentent obscurément que, derrière ce silence que le spectateur attendra en vain, pourrait encore se tenir quelque chose qu’ils ne savent plus nommer.
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Depuis ses origines, le cinéma n'a cessé d'illustrer, d'enseigner ou de mettre en question la foi chrétienne.
Qu'il s'agisse de Dieu lui-même, de Jésus, des saints et des saintes ou des valeurs catholiques, l'enjeu demeure identique : amener au visible ce qui par définition est invisible.
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