Dietrich Bonhoeffer : face à Hitler, pouvait-on rester non-violent ?
C'est sous l’influence du pasteur français Jean Lasserre, que Dietrich Bonhoeffer s’est engagé dans la non-violence et le pacifisme chrétien. Un engagement total, voire extrême. Et pourtant, il a fini par rejoindre les conjurés et participé aux attentats contre Hitler. Il est passé de la résistance spirituelle à la résistance armée. Que peut-on comprendre de ce revirement et de ce choix fait par l'un des plus grands théologiens allemands du XXe siècle ?
"Jean Lasserre dira que Dietrich Bonhoeffer a été plus loin que lui dans le pacifisme." ©wikimedia commons CC BY-SA 3.0 deDans un monde où les conflits et les violences sont de plus en plus présents et inquiétants, il semble urgent de convoquer les grandes figures au service de la paix. Le pasteur Jean Lasserre (1908-1983) s’est engagé toute sa vie contre la torture, la peine de mort, l’armement nucléaire ou en faveur de l’objection de conscience. Un aspect de sa vie nous intéresse en particulier : son amitié avec Dietrich Bonhoeffer, résistant au nazisme exécuté le 9 avril 1945 au camp de Flossenbürg. Quel sens donner à cette amitié entre le pasteur français défenseur de la non-violence et le théologien allemand qui va renoncer au pacifisme pour rejoindre la conjuration contre Hitler ?
Qui est Jean Lasserre ?
Moins connu que Dietrich Bonhoeffer, Jean Lasserre a pourtant mené "une vie vraiment hors norme", décrit Frédéric Rognon. Pasteur de l’Église protestante unie de France (EPUdF) et professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg, il raconte l'histoire de cette amitié dans "Jean Lasserre - L’ami non-violent de Dietrich Bonhoeffer" (éd. Ampelos, 2026).
Profondément et radicalement engagé pour la non-violence, Jean Lasserre a lutté notamment contre les violences faites aux femmes, en se mobilisant contre la prostitution et pour l’abolition des maisons closes. Sensible à la justice sociale, il a servi des paroisses ouvrières du nord de la France ou à Saint-Étienne.
Il a pour conviction que "le message du Christ est un message de paix qui nous propulse vers des engagements courageux, audacieux au service de la paix par des moyens pacifiques, non-violents", résume Frédéric Rognon. Jean Lasserre a ainsi fait partie du comité qui a fait venir en 1966 Martin Luther King à Lyon. "Il était convaincu depuis sa jeunesse de la justesse de la non-violence dans les combats pour la justice et pour la paix."
Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer : cette promesse qui les lie
Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer se sont rencontrés à New York en 1930. Tous deux étudiants en théologie, ils avaient chacun de leur côté obtenu une bourse pour y étudier pendant un an. Rien ne prédisposait le Français et l’Allemand à devenir amis. Onze ans après le traité de Versailles, "la France et l’Allemagne étaient pas du tout les meilleurs amis du monde comme aujourd’hui !" Les lettres de Dietrich Bonhoeffer montrent qu’en 1929 il était encore en phase avec l’esprit de revanche contre la France répandu en Allemagne.
Mais en décembre 1930, un "événement décisif" va les lier. Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer assistent ensemble à la projection au cinéma de "À l’Ouest, rien de nouveau", adapté du roman d’Erich Maria Remarque - un roman qui montre l’horreur des tranchées du point de vue allemand. À côté d’eux, de jeunes Américains ne prennent pas du tout au sérieux le film et son message. Or, Jean Lasserre comme Dietrich Bonhoeffer ont chacun perdu des proches au cours de la Grande Guerre.
"En sortant de la salle de cinéma, ils se sont promis l’un à l’autre de s’engager ensemble pour la cause de la paix, rapporte Frédéric Rognon. Dietrich Bonhoeffer racontera cet événement comme une véritable conversion, il fera même allusion à la conversion de l’apôtre Paul sur le chemin de Damas." Dietrich Bonhoeffer est passé "du nationalisme chrétien au pacifisme chrétien, et ça sous l’influence de Jean Lasserre".
Face à Hitler, pouvait-on rester non-violent ?
En juin 1931, à la faveur d’une conférence à Paris sur le pacifisme Dietrich Bonhoeffer se converti définitivement au pacifisme chrétien. "Jean Lasserre dira que Dietrich Bonhoeffer a été plus loin que lui dans le pacifisme." Bonhoeffer n'a cessé de penser la paix et les conditions de son avènement, allant "jusqu’à dire qu’il faut distinguer radicalement la paix et la sécurité, parce que tant qu’on est obsédé par la sécurité, on va s’armer, on va se surarmer".
Jean Lasserre et Dietrich Bonhoeffer se sont "en quelque sorte convertis mutuellement, selon Frédéric Rognon. Il y a eu une fécondation intellectuelle et spirituelle mutuelle." Même si du côté de Dietrich Bonhoeffer, son pacifisme est "d’un radicalisme extrême". Pour lui, "la paix dans le monde n’est pas un problème mais un commandement donné à la venue du Christ", écrit le 28 août 1934.
Bien qu'engagé à l'extrême dans la non-violence, Dietrich Bonhoeffer "est passé d’une résistance spirituelle à une résistance armée, visant à tuer le Führer". C’est au sein de l’Église confessante, dont il était un pilier, qu’il s’est lancé à partir de 1938 dans la conjuration contre Hitler. Comment expliquer un tel revirement ? Est-ce en raison de la conscience aigue qu'il avait, bien avant le IIIe Reich, du danger que représentait le national-socialisme ? Jean Lasserre a considéré irresponsable ce choix des conjurés, au regard "des milliers de personnes ont été tuées suite à chacun de ces attentats manqués", précise Frédéric Rognon.


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