De Chostakovitch à Tchaïkovsky, la Russie en musique au cinéma
De l’élégante valse pour orchestre de jazz n°2 au magnétique thème du Lac des cygnes, la musique russe classique a toujours entretenu une relation singulière avec le cinéma. À l’occasion du 120ᵉ anniversaire de la naissance de Dimitri Chostakovitch en ce mois de septembre, retour sur quelques partitions qui ont façonné un imaginaire fait de mélancolie, de passion, de tragédie et de démesure.
@ Canva. Dimitri Chostakovitch, géant de la musique russe du XXᵉ siècle et compositeur de plus de trente musiques de films.Ce qu'il faut retenir :
- Chostakovitch au cinéma : plus de 30 musiques de films
- L’âme russe en musique : entre lyrisme, mélancolie et tragédie
- De Chostakovitch à Tchaïkovski : des compositeurs qui ont profondément marqué le cinéma
1/La valse de Chostakovitch, LE « tube »
Impossible de résister à la Suite pour orchestre de jazz n°2, composée par Chostakovitch en 1938, et plus particulièrement à sa célèbre valse. Élégante, mélodieuse, légère, elle semble d’abord inviter à la fête. Mais derrière cette apparente insouciance se glisse peu à peu une mélancolie plus profonde, comme si quelque chose d’inquiétant se cachait derrière le sourire. Le cinéma ne s’y est pas trompé : cette valse est devenue l’une des œuvres classiques les plus utilisées sur grand écran, notamment par Stanley Kubrick, en 1999, dans Eyes Wide Shut, mais aussi dans Nymphomaniac, de Lars von Trier en 2013 ou Le Pont des espions, de Steven Spielberg en 2015. Une popularité qui tient sans doute à cette formidable ambiguïté : chez Chostakovitch, la fête n’est jamais très loin de l’inquiétude, le sourire de la gravité et la beauté d’une certaine forme de mélancolie.
2/ Le Chostakovitch cinéaste
On connaît le symphoniste, l’auteur des quinze symphonies et des grands quatuors, beaucoup moins le compositeur de cinéma. Pourtant, Chostakovitch a écrit plus de trente musiques de films au cours de sa carrière. Une activité qui remonte à ses débuts. Jeune pianiste, il accompagne d’abord les projections de films muets avant de composer ses propres partitions pour le cinéma soviétique. De La Nouvelle Babylone, en 1929, au Taon, en 1955, le septième art devient pour lui un véritable laboratoire où il peut expérimenter de nouvelles formes et de nouvelles couleurs musicales. Certaines partitions répondent à des commandes officielles du régime soviétique, d’autres lui permettent d’exprimer plus librement son goût pour l’ironie, le contraste et le drame. Sa musique de cinéma révèle ainsi un formidable sens de la narration, capable de traduire les passions, les conflits, les doutes et les tragédies humaines.
3/ L’ombre et la lumière
Avec La Nouvelle Babylone en 1929, réalisé par Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, Chostakovitch signe l’une de ses premières grandes partitions pour le cinéma. Dans ce film muet consacré à la Commune de Paris, sa musique déborde d’énergie, de mouvement et d’ironie, multipliant les contrastes et les changements soudains d’atmosphère. Trente-cinq ans plus tard, il retrouve Grigori Kozintsev pour Hamlet, sorti en 1964. Le ton change radicalement : les cordes se font plus sombres, les cuivres annoncent le drame et la musique installe une tension presque fantastique autour du destin du prince danois. Chez Chostakovitch, la musique ne se contente jamais d’accompagner l’image, elle participe pleinement au récit et devient un personnage à part entière.
4/ Les grands Russes
Autour de Chostakovitch gravitent d’autres géants de la musique russe. Avec Sergueï Prokofiev, le cinéma soviétique prend une dimension épique. Sa collaboration avec Sergueï Eisenstein donne naissance en 1938 à Alexandre Nevski, dont la musique accompagne la célèbre bataille sur la glace et transforme le récit historique en véritable fresque héroïque. Avec Sergueï Rachmaninov, le registre est tout autre. Son Deuxième Concerto pour piano, l’une des grandes pages du romantisme russe, s’est imposé au cinéma comme une musique de l’émotion et de l’amour. On le retrouve notamment dans Brève Rencontre de David Lean en 1945, Sept ans de réflexion de Billy Wilder, où Marilyn Monroe évoque l’effet bouleversant que lui procure cette musique, mais aussi dans Partir, revenir de Claude Lelouch en 1985.
5/ Une musique éternelle
De Khatchatourian à Stravinsky, de Tchaïkovski à Chostakovitch, la musique russe et soviétique n’a cessé de nourrir l’imaginaire des cinéastes. La frénétique Danse du sabre de Khatchatourian s’est glissée dans des comédies et des films populaires, tandis que le Sacre du printemps de Stravinsky a marqué durablement l’histoire du cinéma, notamment dans Fantasia de Disney. Quant à Tchaïkovski, son lyrisme continue de traverser les écrans, de Black Swan, de Darren Aronofsky en 2010, aux grandes romances hollywoodiennes. Autant de musiques, autant de visages d’une même culture musicale, tour à tour spectaculaire, romantique, sombre ou démesurée.
Chostakovitch demeure un compositeur capable de faire cohabiter l’ironie et la tragédie, l’intime et le monumental, la beauté et l’inquiétude. Une musique profondément ancrée dans son époque, mais qui continue, 120 ans après sa naissance, à parler étonnamment à la nôtre.


Vous aimez la musique classique ? Eux, ils l'adorent... Tous mélomanes, une émission quotidienne faîte par des mélomanes, et pour des mélomanes !


