De chez Patachou à l’Échelle de Jacob. Entre Cabarets et Music-hall.
A la fin des années 1940, combien de cabarets vont fleurir, de La Rose Rouge au Bateau Ivre, en passant par l’Échelle de Jacob, La Fontaine des Quatre-Saisons. Combien d'artistes vont s'essayer, face à un public attentif, ou pas, mais toujours respectueux, public qui aura ce besoin de découvrir de nouveaux horizons, avec cette conscience d'être face à un immense territoire qui s'ouvre à lui, une nouvelle manière de faire, de dire, de chanter les choses, grâce à l'apparition de ce que l'on appellera, les « auteurs-compositeurs-interprètes ». Une chanson plus engagée, plus directe, aux nombreuses facettes.
Photo Philippe Soler. Collection personnelle.Quand un salon de thé se transforme en cabaret !

Elle s’appelait Henriette Ragon. Elle ouvrira un salon de thé à Montmartre, au 13 rue du Mont-Cenis. Pour animer ce lieu, elle engagera un accordéoniste et ira jusqu'à pousser la chansonnette, avec un répertoire de titres réalistes, quelques chansons gouailleuses, sans oublier les refrains de salle de garde. La voix est magnifique, avec une gamme d'inflexions passant de la rugosité à la douceur, et elle saura faire d'une simple chanson, une petite comédie d’un chic, d’une élégance exquise, avec un style Titi parigot, au sens le plus noble du terme, transformant un banal couplet, en un pur joyau. Le succès sera immédiat, et les studios d’enregistrements lui ouvriront grand les portes. Et Henriette Ragon prendra comme nom de scène « Patachou »

Patachou était d’une intelligence rare. Dotée d'une grande générosité, elle ouvrira son cabaret aux autres, cabaret qui du reste sera très prisé, durant ces années 1950. Elle adorait découvrir de nouveaux talents. Elle adorait faire entendre les chansons pour lesquelles elle avait eu un coup de cœur, chansons écrites par de jeunes auteurs, allant jusqu'à défendre elle-même, les titres que le public boudait. Et ils seront nombreux à débuter chez Patachou, nombreux à lui être redevable.
Et débarque un soir chez Patachou, un troubadour des temps modernes.

En ce début des années 1950, la carrière d’un certain Georges Brassens ne décolle pas. Notre chanteur, totalement désespéré, est prêt à tout plaquer. Alors un soir, on tente le tout pour le tout. Brassens est embarqué avec sa guitare, dans la 2CV d'un journaliste de Paris Match, Pierre Galante, direction le cabaret de Patachou. Brassens n’en mène pas large. Mort de peur, il refuse de monter sur le podium, préférant s’installer à la table pour présenter ses chansons. Et là, ce sera le choc. Patachou captera immédiatement l'importance de ce qui est en train de se passer. Non seulement elle comprendra dès les premières notes, qu'elle a affaire à quelqu'un hors du commun, mais elle se projettera. Elle verra l'immense artiste en devenir. Immédiatement, elle lui prendra quelques chansons, et l'invitera à venir chanter, dès le surlendemain, dans son cabaret. Et puis, elle le présentera à Jacques Canetti, directeur artistique de la firme de disques Philips/Polydor. Et grâce à ce coup de pouce, Brassens sera propulsé sur le devant de la scène. Une véritable bombe pour l'époque !
La poésie mise en chanson.

Brassens sera, pour beaucoup d'entre nous, le déclencheur, celui par qui tout a commencé, celui qui nous apprendra à nous focaliser sur le texte d'une chanson, celui qui commencera à placer quelques notes, quelques rythmes sur des poèmes, mettant à la portée du grand public, des œuvres qui sommeillaient au fond de quelques tiroirs. Il saura s’emparer de ces rimes, se les appropriant, défiant par là même, la musique interne du poème. Et par l’intermédiaire de nos tourne-disques, au détour de quelques sillons, Verlaine, Jean Richepin, Victor Hugo, Aragon, Paul Fort, entreront dans nos foyers, et nous deviendront familiers.
Les années de vache maigre de Monsieur Charles Aznavour.

Il arrivera, au jeune Charles Aznavour, d'aller taper le bœuf chez Patachou. Aznavour, en ce début des années 1950, sera bien présent dans le milieu de la chanson, présent et fortement apprécié en tant qu'auteur-compositeur. Mais pour ce qui est de l'interprète, on va dire qu'il rame. Personne dans ce métier, n'aura attendu autant de temps, avant que de disposer des armes du triomphe. Il n’aura pas été ce jeune Roi, couronné dès sa première bataille. L'Olympe, il ne pourra le gravir en ligne directe, et les journalistes se déchaîneront à son encontre, avec des remarques, des vacheries, des injures liées à son physique, liées à sa voix. Alors, il se laissera chanter par les autres, n'enregistrant ses chansons, une fois que celles-ci seront connues du grand public, à travers la voix d'une Patachou, d'une Gréco, d’une Piaf, Philippe Clay et quelques autres.

Et puis, la vapeur va s'inverser. On peut dater de 1955, la reconnaissance d'Aznavour en tant qu'interprète, reconnaissance par le truchement du disque, grâce à une chanson qui va cartonner, pour devenir son premier grand succès, une chanson sentimentale, magnifiquement construite, et qui restera à son répertoire jusqu'au bout. « Viens pleurer au creux de mon épaule » Et dès lors, les portes des grandes scènes, les portes des théâtres, lui seront ouvertes.
L’Échelle de Jacob, métaphore symbolique pour un cabaret qui a servi de tremplin à de jeunes artistes.

Une soirée passée, au cabaret de l’Échelle de Jacob, était synonyme de dépaysement. Ambiance feutrée, intimité, le temps était comme suspendu. La maîtresse des lieux, Suzy Lebrun, une ancienne coiffeuse, native de Normandie, personnage haut en couleur, triviale mais attachante, avait un flair, un sens artistique très sûr, pour ce qui est du choix de ses artistes. Son cabaret ne désemplira pas et sera synonyme de laboratoire, les artistes venant essayer leurs dernières chansons, leurs derniers numéros, face à un public exigeant. Passer dans un cabaret de cette envergure était une épreuve redoutable, l'épreuve de vérité, le face le face avec le public, où la moindre émotion, sensation, frisson, tout comme l'indifférence, se percevait dans le regard de l'autre. Il y avait une proximité avec le public, qui ne laissera aucune chance à la médiocrité.

A l’Échelle de Jacob, les choses n'étaient pas planifiées à l'avance. Des interprètes confirmés, tout comme des artistes de passage, pouvaient s'inviter à chanter, en se mêlant avec grande simplicité, à de jeunes débutants, n'oubliant pas qu'ils avaient, eux aussi, tenté leur chance un jour, sur cette même scène.

Jacques Brel y prendra ses quartiers, et certains soirs, de jeunes femmes à la voix exceptionnelle, oseront chanter devant lui son répertoire, dont Pia Colombo. Pia Colombo ? Une chanteuse avec un sens théâtral de très haut niveau, incarnant ses personnages avec une voix qui arrache, une voix rugueuse, dramatique, qui ne pourra que nous prendre à la gorge. L’égale selon certains, d’une Edith Piaf. C’est peu dire !
Cora Vaucaire. La Dame blanche de Saint-Germain-des-Prés.

La toute jeune Geneviève Collin, débutera en 1938 dans les cafés où l'on chantait Trenet, Tranchant, Mireille. C'est sur les planches d'un théâtre que sa personnalité va éclore. Elève de Charles Dullin, elle se forgera durant ses années d'études, une technique totalement ancrée dans l'expression corporelle. Son passage vers la chanson s'opérera de manière naturelle, et en 1941, elle jouera et chantera dans la compagnie d’Agnès Capri. Elle prendra dès lors comme nom de scène, Cora Vaucaire. A la libération, elle animera une émission de radio, prenant ses marques dans le milieu, bien avant que de ne fréquenter les cabarets de la Rive gauche.
Cora Vaucaire trouvera rapidement son public à l'Échelle de Jacob. Elle y fera les grands soirs, défendant un répertoire sans concession, répertoire allant du Moyen Âge aux poètes contemporains. Aragon, Trenet, Barbara, et bien sûr, Monsieur Jacques Prévert.

Je dois avouer mon admiration sans bornes pour Cora Vaucaire. Sa délicatesse, sa silhouette, sa voix claire, subtile, une voix de contralto naturelle, son sourire, son regard, son jeu de scène minimaliste mais ô combien efficace. Toujours habillée de blanc, habitée par un trac fou, elle apparaîtra telle l’héritière directe d'une Yvette Guilbert, une diseuse, privilégiant le texte, l'émotion.
Elle sera l'épouse de Michel Vaucaire, le dernier parolier d’Edith Piaf, « Non je ne regrette rien ». Acclamée en France, comme au Japon, Cora Vaucaire sera considérée, ni plus ni moins, comme un trésor national.
Tais-toi donc « Grand Jacques ».

Jacques Brel ira jusqu’à faire des ménages dans les cabarets, afin d'améliorer son quotidien, son ordinaire. Cinq années à se faire virer, de pratiquement toutes les boîtes, à dormir sur un banc, ou alors sur le billard d'un café. A cette époque, le disque n'était pas encore ce produit de consommation, ce passage obligé vers le vedettariat. L’objectif premier, durant ces années, était de passer dans les cabarets, les music-halls, seules fenêtres ouvertes sur la reconnaissance, la notoriété.

C’est autour de 1958, que le papillon va sortir de sa chrysalide et cela, grâce à une chanson « Quand on n’a que l’amour » chanson que Brel interprètera avec une présence scénique de plus en plus affûtée. Et puis il commencera à mettre ses titres en scène, en mouvement, de manière unique. Un bouquet de lilas, une Madeleine qui ne viendra pas, un dernier tram qui s’en va. Jacques Brel est en train de devenir un monument, de devenir, comme on dit dans le jargon de la musique classique, un « Maître ». Et ne nous sommes qu’en 1958. L’histoire ne fait que commencer. Affaire à suivre !
Entrée des artistes par ordre d’apparition :
Patachou, Georges Brassens, Charles Aznavour, Yves Montand, Cora Vaucaire, Michèle Arnaud, Pia Colombo, Jacques Brel.

Philippe Soler
Diffusion
Samedi 8 aout à 12h et 21h
Lundi 10 aout à 00h


Philippe Soler nous invite à un voyage entre Cabarets, Café-concerts, Music-hall, entre chansons d’époques, « La Belle époque », chansons divertissantes, grivoises, raffinées, poétiques, prosaïques, amoureuses, désespérées, chansons réalistes, surréalistes. Romances oubliées d’un autre temps ou alors, refrains intemporels à jamais ancrés dans nos mémoires. Et qui dit chansons, dit chanteurs ou chanteuses, à la voix pleine ou éraillée, à la voix qui traine, à la voix qui beugle, à la voix au timbre poignant. A ces moineaux, à ces Piafs, à ces aigles vêtus de noir. Du Chat noir au Cabaret de l’Ecluse, de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés, découvront un demi-siècle de chansons, de poésies.
